Un bout de nuit !

Un bout de nuit !

Etrange moment où nous ne vivons pas vraiment sans être mort. Un espace entre deux journées commandées par notre conscience, où nous abandonnons le pouvoir… à quoi, à qui d’ailleurs. Un peu comme nos smartphones branchés sur le courant pour recharger leurs batteries. Parfois certaines mises à jour sont effectuées seulement si l’objet est éteint et branché sur secteur.

Pour nous autres, certaines mises à jour sont effectuées à condition que nous soyons débranchés. C’est moins facile de maîtriser notre dé-branchement que celui de nos smartphones. Le sommeil se montre capricieux, taquin, irrespectueux. On pose la tête sur l’oreiller en espérant être rapidement chopé par Morphée, mais des ribambelles de pensées se courent après, jouent à saute-mouton ou font la ronde.

Nous avons chacuns nos rites pour domestiquer le processus. Lire, boire une tisane de feuilles de machin-truc, brûler de l’encens ou les oeuvres de Karl Marx, prier, faire l’amour, se vider la tête, se raconter une histoire préférée ou une inventée, faire de la relaxation ou de l’auto-hypnose…

Quelque soit la stratégie adoptée, le sommeil vient à son gré, pas au nôtre. Il peut aussi se faire absent. Il nous fait prendre conscience de notre inefficacité, de notre petitesse. Comme si la nuit vous tendait les bras tout en s’éloignant à reculons un sourire sardonique accroché à ses lèvres pulpeuses. Tu me vois bien mon amour ? Tu me veux ? Tu m’espères, tu m’appelles ? Je t’emmerde, mes ressorts ne sont pas si simples pour toi. Mérite-moi, sinon oublie-moi !!

Nous restons frustrés, les gobilles grandes ouvertes avec un léger énervement qui monte doucement et qui nous garantit une nuit longue et peu réparatrice. Le sujet devient alors de savoir quoi faire de ces moments volés, oserais-je dire, à notre crédit-temps. Parfois, si le contexte s’y prête, nous prenons le livre en cours, rallumons la lumière si notre co-turne l’accepte. Sinon,il faut s’extraire de la douillette couette sans allumer, sans réveiller notre compagne et s’exiler dans une autre pièce.

« La nuit je mens » chantait Bashung en pensant aux fameux « résistants de la dernière heure », ceux qui ont attendu que le danger soit loin pour se déclarer résistant. Même loin de ce grave sujet, la nuit nous ment. Elle nous place au milieu de situations incroyables que nous pensons ne pas mériter. Mais si l’on réfléchit et procédons à une analyse à l’aune de notre récente vie, de nos attentes, des lourdes valises que nous tirons derrière nous, on arrive à comprendre tout ou partie des représentations symboliques décodées.

Elle ne ment pas toujours. Elle peut aussi nous donner des clés pour résoudre les choix qui se présentent à nous, prendre les meilleures options, celles qui nous servirons. Comme un dialogue, la claire journée donne à manger à notre cerveau, qui solutionne pendant l’obscure nuitée.

Jeune, la nuit était un intense moment de vie, la journée un espace incontournable mais peu intéressant qu’il fallait absolument traverser pour rejoindre la nuit suivante. Nous vivions chaque nuit si intensément, que la vie aurait pu s’arrêter là sans que le moindre regret ne nous ait jamais frolé. Une fraternité spéciale liait à cette frange du monde les fétards, les noctambules, les musiciens nomades, les alcolos, les camés, les putes, les malfrats et les flics, tous vivant ensemble.

Une fois la situation professionnelle stabilisée, ce rythme n’est plus tenable. La nuit est dégradée, démythifiée et devient une bête période de repos requise pour assumer ses tâches lucratives. La nuit perd sa magie, sa féérie, son imprévisibilité, son côté catapulte vers de folles aventures, sa nature spéciale. La vie nocturne a une superbe mâche et des goûts très riches, mais peut se montrer répétitive et terne. L’animal nocturne est prêt à passer un paquet de nuits ternes pour avoir éventuellement de temps à autres le bonheur d’une nuit folle.

C’est carrément addictif. « La nuit je mens » disait-il, mais la nuit je m’défonce, je m’enfonce dans l’erreur. Que reste-t-il de tout cela ? Pas grand chose de visible, mais des souvenirs, des fragments de tableaux, quelques scènes de quasi cinéma, des musiques, des textes de chansons, un car crash, des tableaux, des couleurs, des histoires, des odeurs, des amours, du sexe, des goûts, des monstres rigolades, des trahisons, des morts, des pleurs et des manques. Une fois la nuit éteinte, les falotiers rentrés chez eux, peu de gens subsistent,  la vie se charge de les emmener dans l’oubli…

Il y a des nuits…..

Il y a des nuits… comme ça… dont on se souvient parce qu’elles nous ont emmené loin dans des beautés d’ivresse, de folie, d’échanges d’idées ou de fluides, dans des éclats de rires et d’extases. Des nuits qui ont scellé les belles amitiés et les beaux amours. Des nuits où le petit matin arrive trop tôt, qui nous laisse hagard, épuisé de sexe et de défonce.

Des nuits où chaque cellule a vibré aux plus hautes fréquences, où l’on a tutoyé les anges, les dieux et parfois nos démons..

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Il y a aussi des nuits… comme la dernière… que l’on voudrait oublier au plus vite. Une nuit qui commence pourtant bien avec la lecture de quelques chapitres du livre qui nous emmène hors le quotidien, loin vers des aventures cubano américaines de traffic de rhum dans les années de la prohibition. Sexe and drug and rock’ n roll, que ne renierait pas Ian Dury !

Puis vers 1h30, je pose mes gangsters sur la table de nuit et passe de la lumière à l’obscurité. Sylvie dort à mes côtés. Je trouve ma position et en quelques minutes je bascule dans un sommeil profond.

Mes rêves ont encore le goût du livre, les personnages venant me visiter. Tout est bien.

Sauf que j’ai une sensation qui monte doucement du côté des intestins, très localisée, assez aigue, qui monte vers la douleur, une douleur pointue, vive. Puis, arrivée à son apogée, la chose disparaît totalement en une seconde. Je reste surpris, soupçonneux et tente de me rassurer. Je fini par me détendre et replonge dans le sommeil.

Le répit est de courte durée, la douleur revient et suit le même scénario. Il est 3h00, ma nuit est fortement compromise. J’éteins mon réveil et descend m’installer dans le salon, bien au chaud entre le canapé et la couverture léopard.

Quand la douleur revient, je ne peux que me réfugier dans les toilettes, dont je ressors un peu plus fatigué. Le retour sur le canapé, le léopard, la chaleur revient, et très vite la douleur me projette encore vers les toilettes.

Le reste de la nuit je jouerai ce schéma jusqu’au petit matin où je croise Lola qui se lève et prépare son petit déjeuner. J’ai finalement pu dormir de 6h30 à 7h30 avant d’aller me doucher, m’habiller et partir au travail.

J’ai repris le médicament depuis deux jours. Il ne reste qu’à espérer que cela ne se reproduise pas la prochaine nuit. J’ai à peine récupéré de mon mollet si douloureux que ma démarche s’apparentait à celle d’un accidenté des pistes de ski, et me voilà déjà face à un autre effet secondaire…