Mise en abyme

Il était une fois un peintre, célèbre en son époque et qui a eu le plaisir de vivre de son art. D’autres n’ont pas eu cette chance, comme Vincent Van Gogh qui n’aurait vendu qu’un seul tableau de son vivant, « La vigne Rouge » pour la somme de 400 Francs ce qui revenait à quelque chose comme 1600$ en 2011, alors que la vente d’un de ses tableaux a atteint près de 150 millions de dollars en 2018.

Claude Monet avait émis domicile à Giverny, pour des raisons de lumière, semble-t-il. J’habite de l’autre côté de la Seine, au pied de la colline qui nous vole le soleil pendant quatre mois de l’année, alors que nos voisins d’en face, les Givernoises et Givernois, sont injustement inondés de soleil tout le long de l’année. Claude Monet a été moins stupide que moi. Accessoirement, nos moyens financiers respectifs sont incomparables.

Claude Monet a énormément peint dans son jardin de Giverny connu grâce aux fameux nymphéas. Savez-vous que son jardin comporte des centaines de variétés de fleurs, dont l’agencement doit tout à l’oeil du peintre, les fleurs étant « rangées » en fonction de leur couleur et de l’exposition au soleil. Il est à noter que l’équipe actuelle de jardiniers tente de maintenir cela, non en reproduisant le même jardin année après année, mais en le faisant évoluer quitte à chercher, et parfois à dénicher, de rares variétés que l’on croyait perdues à jamais.

Ils sont capables à partir d’une interview du maître filmé dans une allée de rechercher les fleurs figurant sur la vidéo afin de retrouver des semences, ou des pieds, je ne sais pas exactement.

Claude Monet a peint un peu partout dans la région, des bords de Seine, des villages avec leurs points remarquables comme ce petit tableau peint en 1893, qui doit appartenir à une collection privée et qui représente l’Eglise de Jeufosse. Son nom est prosaïquement « L’église de Jeufosse, temps de neige ». D’autres l’appellent « L’église de Jeufosse en hiver ».

EgliseJeufosse_Monet

Et alors me direz-vous ? Ta mise en abîme, elle est où ?

Patience les ami(e)s, patience, elle vient, je viens juste d’en planter le premier clou.

Il se trouve que, las d’être locataires dans le 92, parents d’une fillette de 2 ans et demie et bientôt d’un petit garçon, nous souhaitions leur donner la possibilité de pouvoir vivre aussi dehors. Nous avons acquis une maison aux confins du 78 pour y emménager lors de l’été 2005. Quelques années sont passées avant que je ne découvre l’existence de ce tableau et que stupéfait, je découvre dessus notre maison, enfin celle qui est devenue nôtre.

L’église du tableau présente un clocher très haut et pointu. Malheureusement, la voie ferrée que vous pouvez imaginer en dessous des caténaires derrière le mur de gauche, a généré tellement de vibrations et de soubresauts que le clocher s’est effondré en 1910, ce qui a entraîné la fin des pratiques religieuses en son sein. Le clocher a été reconstruit moins haut, et l’église fut inscrite aux monuments historique en 1926.

Il y a trois ans, je retrouve l’endroit d’où, selon moi, Claude Monet avait peint son tableau et prend une photo avec un cadrage presque identique à celui du peintre.

EgliseJeufosse_Régis

Tout fier d’avoir planté un second clou de cette mise en abyme, je publie l’histoire sur Facebook. La maison initiale est toujours là, agrandie dans les années 1950, selon nos voisines Odile et Véronique, propriétaires actuelles de l’église. Sur une photo de 1910, prise d’un sentier surplombant le village, on voit bien la maison, et un autre bâtiment plus près de la colline mais non attenant à la maison. Dans les années 50, les deux bâtiments ont été reliés par une contruction à étage.

🤣 – Frédéric Beigbeder

🤣 – Frédéric Beigbeder

Ce matin, je déambule à grandes enjambées dans ma tête. Un dilemme insoluble me tiraille. D’une part j’ai décidé de faire des petites chroniques des bons livres que je lis, en écartant les moins bons, sous le fallacieux prétexte que ne rien dire des mauvais livres serait la meilleure façon, et peut-être la plus cruelle, de traiter la médiocrité. Ce livre m’a posé souci par rapport à ce principe.

Octave Parango, qui parait ressembler à son auteur comme une goutte d’eau à une autre, se raconte avec une lucidité sans pitié. La démarche est courageuse et difficile. Ne serait-ce pas sa manière de s’autopsychanalyser afin de sortir grandi de l’exercice ? Ce n’est pas rien d’oser afficher, j’allais écrire ses turpitudes mais ce n’en sont pas, son attitude désinvolte d’éternel étudiant bambocheur.

Nous pouvons tous nous retrouver dans ce qu’il décrit. Nous avons tous et toutes eu une période où le jour faisait mal aux yeux, plus habitués à l’ambiance nocturne des bars et boites où se tramaient discussions enfumées et infinies beuveries, qu’à la lumière crue de la journée. Mais nous avons refermé cette époque, incompatible avec l’état de salarié.

Notre auteur est étranger à un travail cadré. Il vit d’écriture d’articles, de livres, de scénarios, ce qui lui autorise ses nocturnes expéditions. Il nous raconte comme il est difficile, une fois passé la cinquantaine, de garder la tête haute à agir comme un étudiant alors que l’on ne l’est plus depuis longtemps. D’autant plus que ses compagnons et compagnes de nuit sont jeunes, eux. L’une est d’ailleurs très belle et sans pitié, qui lui fait remarquer très crûment.

Il évolue parmi des beautés, qui se dérobent de plus en plus à ses avances. Il est lucide. Il a de la tendresse pour elles, pour ses compagnes et compagnons de virées. Beaucoup de tendresse pour les gens qu’il côtoie mais la dent dure aussi. En particulier avec une bande d’humoristes radiophoniques professionnels, dézingueurs de têtes de turc sacrifiées sur l’autel de leur propre célébrité. Il a été au milieu d’eux et les connait bien. Il les a analysés, il est très bon pour cela.

Il a changé les noms, histoire d’éviter les emmerdements, mais pas assez pour nous éviter de les reconnaître. C’est un peu comme le casse-boite des fêtes foraines. Tout le monde gagne. Et certains prennent cher, à juste titre. Il cite Gramsci « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. ». C’est d’une cruauté sans nom envers les rigolos visés que d’utiliser les mots d’un pur marxiste pour les traiter de monstres sans le faire soi-même. Surtout dans une radio placée plutôt à gauche sur l’échiquier politique, dont l’auditeur favori serait, aux dires même de la patronne de la radio, un professeur majoritairement de gauche.

Octave arrive à être de gauche, de droite tout en se pensant anarchiste aristocrate. On a bien compris qu’il se situait ailleurs, que son observation politique des choses était sans parti pris, que rien que le fait de raisonner parti était trop réducteur. Son analyse est lucide d’ailleurs, un comble pour un personnage autant défoncé. Un cours sur les drogues est livré ici pour ceux qui, comme moi, ont arrêté d’y toucher il y a longtemps. Vous pourrez rattraper votre retard.

Octave a beaucoup de tendresse pour lui-même, comme s’il s’observait de l’extérieur avec cette lucidité évoquée plus haut. Du coup, on a aussi beaucoup de tendresse pour lui. Sur le plan de l’écriture, et bien, comment dire, c’est écrit très proprement. Cependant, ne vous attendez pas à un style décoiffant ou un souffle poétique hors norme. L’écriture est à son service, pas l’inverse.

Pour résumer, si je fais cette chronique, c’est que, sans être retourné, j’ai bien aimé le jeu entre l’auteur et son personnage, bien aimé la chasse contre les rigolos obligés contre qui j’ai les mêmes griefs et la même lassitude. Je me suis retrouvé par ci par là dans ses errances, comme un amateur de whisky qui déguste un Linkwood pour la première fois, certainement pas d’égal à égal.

Ce livre, précédé par 99 Francs et Au secours pardon, clôt une trilogie centrée sur Octave Parango.

L’homme-joie – Christian Bobin

L’homme-joie – Christian Bobin

Hier, le confinement m’a parlé de livres. Il m’expliquait que sa finalité première, qui n’est pas de faire en sorte que les parents remplacent les professeurs à l’avenir mais bien de sauver des vies, en cachait une autre, plus discrète mais tellement importante. La curiosité qui bondissait en moi me fit l’interroger dessus.

Il me dit « mais que fais-tu en ce moment ?».

Tu le vois bien, je lis. Mais je lis tous les jours, ça n’a rien à voir avec toi, espèce de vantard !

«Es-tu certain que je n’ai pas incité certain à mettre le nez dans un bouquin ? ou à réfléchir à la lecture ? ».

Je ne peux le savoir. Pourquoi pas, peut-être. Et si tel est le cas, c’est bien. Il est aussi vrai que j’échangeai avec une amie, par la voie des réseaux sociaux rassure-toi, qui expliquait s’offrir deux livres par semaine depuis des temps immémoriaux et du coup donnait des livres pour n’en garder que l’essentiel. Je lui répondis que c’était juste pour faire de la place aux nouveaux.

Cette nuit je pensais à des images d’appartement d’écrivains et de poètes, des murs recouverts de piles de livres du sol au plafond, des cathédrales de livres au milieu des pièces. Des vies entières de livres décrivant parfois des vies entières. Des mondes infinis contenus dans ces petites boîtes qui, une fois refermées, gardent un peu de nous.

Et je repensais au livre que je viens de terminer. L’auteur y parle de Glenn Gould, fou de Bach, qui arrêta ses concerts à trente-deux ans pour vivre plus intensément son amour pour le musicien, qu’il continua d’honorer par ses enregistrements. Ecoutez ce qu’il en dit « Dans la musique on est comme dans l’amour : engagé sur le sentier de la vie faible. On va du point A au point B, d’une lumière à une autre. On est entre les deux, trébuchant dans le noir. Vivant d’incertitude et souriant d’hésitation, attentif à ce mouvement en nous de la vie frêle, oublieux du reste. ».

Je me faisais la réflexion que si certaines de nos activités nous éparpillent l’âme et nous font perdre le contact avec nous-même, d’autres nous permettent d’en recoller les fragments et de la positionner bien au milieu de nous. Quand nous faisons de la musique, quand nous lisons, nous écrivons, nous nous sentons pleinement bien, notre âme s’est replacée au milieu de nous, bien équilibrée, tiraillée en rien. La plénitude.

Le même auteur parle des images que lui inspirent des fleurs, et croyez-moi il va loin dans ce sens. A celui qui voudrait l’accuser de mièvrerie, il précise « Que dira-t-on à maître Dögen, ce sage du treizième siècle japonais, lorsqu’il écrit : « L’univers entier est fait des sentiments et des émotions des fleurs » ? »

Pour en finir, je ne peux pas omettre de vous citer ce que notre auteur a trouvé dans Suréna un ouvrage de Corneille, et qui concerne l’inépuisable douleur de vivre et pourrait bien être la synthèse de toute vie « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ».

J’ai déjà parlé de cet auteur, il s’appelle Christian Bobin. Poète prosateur, il a le pouvoir de mettre à jour les ressorts des humains à coup d’images, lesquelles, une fois assemblées, composent l’essence même de la personne.

La dame blanche – Christian Bobin

La dame blanche – Christian Bobin

Entreprendre la lecture d’un ouvrage de Christian Bobin n’est pas mince affaire. On sait que l’on sortira changé de l’expérience. Un livre par lui écrit est une plongée dans la crue vérité des gens. On pourrait penser que le fantasme, l’imagination est au rendez-vous ! Je ne le crois pas, Bobin excelle dans une forme d’analyse poétique au service de la seule vérité du personnage. Une vérité extrêmement crue, objective et bienveillante à la fois.

Christian Bobin nous dévoile ici les mécanismes profonds de la poétesse Emily Dickinson, qu’il décrit comme une sainte, se réfugiant et trouvant son meilleur dans l’accomplissement de tâches quotidiennes obscures et méprisées.

C’est impressionnant de lucidité de la part de Christian Bobin qui fait écho à celle, très crue, de la poétesse sur elle-même. Emily n’a aucune illusion, aucun désir, à part quelques amours malheureuses dans lesquelles elle trouve le moyen d’être encore plus sainte. C’est le terme qu’utilise Bobin, non qu’elle le revendique ou le prône, mais parce qu’elle le vit, ce qui illumine le moindre des actes ou des mots de notre dame blanche.

Quelques extraits par moi relevés :

– Sur l’enfance d’Emily : « Un poète, c’est joli quand un siècle a passé, que c’est mort dans la terre et vivant dans les textes. Mais quand c’est chez vous, un enfant épris d’absolu, bouclé dans sa chambre avec ses livres, comme un jeune fauve dans sa tanière enfumée par les Dieux, comment l’élever ? Les enfants savent tout du ciel jusqu’au jour où ils commencent à apprendre des choses. Les poètes sont des enfants ininterrompus, des regardeurs de ciel, impossibles à élever . »

– Sur la collégienne Emily : « La trop sage collégienne d’Amherst (ndlr : sa ville) regarde Dieu improviser le monde à chaque instant. Elle dresse en secret la liste de ce qu’elle aime : les poètes, le soleil, l’été, le paradis. C’est tout. La liste est close, note-t-elle, et le premier terme suffit : les poètes engendrent un soleil plus pur que le soleil, leur été ne décline jamais et le paradis n’est beau que d’être peint par eux. »

– Sur une des rares photos d’Emily : « La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L’éclat du verbe perce la nuit du monde. »

Ce livre de Christian Bobin est une merveille. Il vous ouvre à la poétesse et vous laisse changé à jamais. Lisez-le absolument.

Un jour je partirai… 3

Un jour je partirai… 3

Un lapin, en recherche de quelque carotte
Naviguait depuis le grand matin dans quelques
Jardins du quartier. Cela faisait des lustres
Ou des saisons, qu’il rackettait le même coin.
Un renard s’approcha. Serais-tu lassé de
Ronger toujours ces beaux légumes oranges ?
Je partirai, un jour, de bon matin. Il est
Entendu que les lapins sont très matinaux.
Pourquoi ne le ferais-tu pas dès maintenant ?
A cet instant, comme surgit d’une boite,
Renard saute sur le lapin, lui croque la
Tête, avale et fait un gigantesque rot.
Idiot, dit le jardinier, mais qu’il est con ce
Renard, en envoyant la chevrotine. Son
Arme vengeresse fait d’une pierre deux coups,
Il aura des légumes et sauve ses poulets

Un jour je partirai… 2

Un jour je partirai… 2

Les lunes se sont succédées. Toute notion du temps est suspendue. Nous vivons entre nous. Toute personne peut être un danger et nous pouvons l’être pour elle. J’adopte un toc en me lavant les mains souvent et longuement. Le monde se resserre autour de nous. Nous devons dire pourquoi nous sortons et nous ne sortons pas pour n’importe quoi. Mais un jour je partirai….

Un jour je partirai… 1

Un jour je partirai… 1

Un jour je partirai coûte que coûte. L’immobilisme me poussera loin, hors des racines du temps. Le jus de la vie jaillit par saccades, tuant toute mascarade. Un jour ne subsisteront que l’ombre d’une pensée, quelques mots posés au creux d’une oreille, un regard plein d’un sourire distancié, le frôlement d’une aile de papillon. Quelques souvenirs dans quelques cœurs. Puis, rien…