Scarificateuroutrice de banane

Est-ce la nuit ? A un moment où personne n’est là pour surveiller les allers et venues dans la maison ? Le seul indice pour nous aider à comprendre réside dans un émoji à côté d’un prénom gravé. Qui se cache derrière le ou la scarificateuroutrice et pourquoi s’en prendre à d’innocents fruits, dont la courbure procurerait, selon les dires des eurosceptiques ou des europhiles regrettant la lenteur de notre chère Europe (dont je fait partie), de nombreuses sources d’études, principalement à nos très très chers fonctionnaires européens.

Scarificateuroutrice de banane

Ce midi, à la fin du repas, je prends une banane dans la corbeille de fruits. Sylvie arrête mon geste avec une ferme douceur. Rapidement, je prends conscience que je ne me prénomme pas Paul mais Régis, et que cette banane ne m’est donc pas destinée, mais qu’elle devrait plutôt l’être à mon fils, qui, vu l’heure, a du terminer sa marche pour le climat du vendredi avec son lycée et se tamponne de ma banane comme de sa première tototte.

L’intervention du ou de la scarificateuroutrice ne se voit pas immédiatement. Il faut que le temps fasse son oeuvre pour distinguer nettement l’inscription gravée, et à partir de ce moment la course est engagée, car la banane, dans l’hypothèse où elle ne serait pas rapidement consommée, va devenir blette avant que le destinataire n’ai eu le loisir de la déguster. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il faut être en proie aux affres d’une extrême sournoiserie pour agir ainsi.

Aussi, mes chers ami(e)s, je vous en conjure en faisant appel à votre esprit le plus citoyen, soyez attentifs, vérifiez vos cuisines, celliers et autres garde-mangers. Si vous n’y prenez garde, vos fruits pourraient fort bien être victimes du curieux artisan exerçant ce métier invisible.

Vous voulez vous informer sur d’autres métiers invisibles ?

Le voleur de mots

Ses yeux me regardent sans expression, puis ripent vers un ailleurs que personne ne saurait pénétrer. Elle ne sait plus si je suis son fils, qui vient si rarement la voir, ou quelqu’un d’autre qu’elle ne connaîtrait pas. Aucun signe sur son visage toujours lisse, malgré ses 97 années. Elle n’attend plus rien, ni personne et je suis là, tentant de sourire pour qu’elle me reconnaisse. Je suis mal, très mal face à ce désastre.

Maman est quelqu’un avec un fort caractère, qui n’a jamais baissé les bras. Alors sage-femme et infirmière au bloc, elle a quitté son Bordeaux natal pour suivre mon père du côté de Lyon. Beaucoup plus tard, lorsque l’entreprise textile familiale a mis la clé sous la porte à la fin des années 1970, à plus de 55 ans, elle a repris son métier de sage-femme pendant quelques années, sans jamais se plaindre de quoi que ce soit.

Voir cette femme, qui m’a mise au monde il y a 65 ans, m’a élevé, nourri, soigné, aussi démunie me retourne. Elle ne prononce plus aucun mot depuis des années.

Depuis la mort de Papa, il y a plus de 20 ans, elle a vécu seule dans notre grande maison familiale. Elle est tombée plusieurs fois, se cassant le col du fémur puis le poignet, puis encore le poignet. Lors de sa première chute, elle a rampé au sol pendant un temps qui a du lui paraître une éternité pour rejoindre le téléphone et appeler les secours. Jamais elle n’a abordé les difficultés rencontrées, caractéristique des générations qui taisait ses souffrances.

Ma sœur et moi n’habitions pas assez près pour venir souvent et faire travailler les circuits neuronaux du langage.

Le voleur de mots se repaît de ce genre de situation, avec avidité il capture des mots et laisse sa victime en désarroi lorsque le mot qu’elle voulait prononcer, car celui qui soulignait son idée, se dérobe, laissant un effrayant trou béant.

Ou alors, quand il est farceur, taquin, ou juste un gros enfoiré, il délivre un autre mot, et la victime de dire « non, c’est pas ça ! », de faire un autre essai…. Et les auditeurs de tenter de proposer le mot qui leur semble adapté.

Avec le temps, le voleur arrive à voler deux mots sur trois, l’auditeur parvient à trouver les mots « cachés » mais c’est plus long.

La bataille est perdue s’il fauche trois mots sur trois. C’est ce que vit Maman depuis bien deux ans maintenant, une vie sans communication.

Lorsque vous vous retrouverez dans cette situation où le mot vous échappe, vous saurez que le voleur de mots est encore en vie, qu’il sévit toujours et a faim de ces beaux mots volés à des êtres  désemparés. Je le hais. Je le hais pour ce qu’il a fait à Maman, et je le hais pour ses tentatives vis à vis de moi. Un jour je le …

Social Network Cleaner

Un métier 2.0 que celui-là, 2.0 et totalement obscur. Suite à l’invasion des réseaux sociaux dans le cerveau des humains, un pourcentage non négligeable de ces derniers ont perdu tellement de neurones que la fédération mondiale pour la survie humaine s’est trouvée dans l’obligation d’intervenir.

Face aux vagues d’informations et de désinformations, l’humain, désarmé et sans capacité d’analyse, est devenu la proie et la main armée de manipulateurs sans vergogne, marionnettes d’autres pays, de politiciens à mèches jaune, buveurs de vodka ou mangeurs de nids d’hirondelles.

La fédération a créée une équipe de SNC (Social Network Cleaners) dont la mission première a été de créer du big data à partir des réseaux sociaux, de créer des algorithmes pour identifier les sources originelles des désinformations, pour les faire disparaître ainsi que les instances propagées. Certains SNC pouvaient devenir Human Source Cleaner, ce qui leur conférait de facto le droit d’empêcher l’humain source de désinformation de nuire à nouveau, quelque soit le moyen utilisé.

La fédération mondiale pour la survie humaine a toujours farouchement niée l’existence des SNC.

Une autre équipe aurait été chargée de recharger le cerveau des humains consommateurs de réseaux sociaux en neurones neufs et totalement fonctionnels. Devant le peu de résultat, cette équipe a rapidement été dissoute. Et dissoute, c’est pas cherte.

Le brilleur

Mieux vaut éclairer que briller, parait-il. Si la vie nous donne parfois le loisir de croiser un éclaireur, surtout si l’on a été embrigadé dans un mouvement scout, je mets par contre quiconque au défi d’avoir déjà croisé un brilleur. Le dictionnaire lui-même vous parlera de bailleur ou de briller, mais pas l’ombre de la queue du moindre brilleur.

Pourtant, mais c’est l’apanage du métier invisible, le brilleur existe. Attention, ne le cherchez pas du côté de Meaux ou de Melun, il n’intervient pas dans le processus de fabrication du célèbre et délicieux fromage.

Savez-vous pourquoi il n’est pas aisé à voir notre brilleur ? Simplement parce qu’il brille par son absence…

Le compteur d’oiseaux

Ce soir, lorsque les ombres des meules s’allongent, j’ai vu celle d’un tout petit arbre s’étirer et se grandir jusqu’à l’autre bout du champ. J’ai vu les oiseaux se ranger sur les fils aériens.

Ils savent que le compteur d’oiseaux va passer, qu’il a beaucoup de travail et peu de temps pour faire le relevé avant que l’obscurité ne dévore tout. Les oiseaux lui facilitent donc la vie et se rangent dans bruit.

Le matin, il est le premier sur place pour faire l’appel des zélés trublions ailés. Ils sont maladivement désordonnés et désobéissants, totalement incapables de se reposer à la même place où le compteur les a repéré quelques heures avant. Les petits facétieux n’ont de cesse à fausser sa patience et sa méthode, ils sautillent de gauche à droite, font du saute-oiseau, plient les pattes, puis les étirent pour se grandir.

Jamais le compteur ne se trouble, ni se fâche, mais use d’arguments drôles, parfois limites « Tiens, sais-tu que le chat m’a dit être affamé, et que sa gourmandise est de croquer un piaf ? » ou « Si tu ne t’arrêtes pas, je te retire de la liste et là je ne pourrais plus rien pour toi si tu manques à l’appel » ou encore « Mais comme il est gentiment dodu ce volatile ! » pour arriver à ses fins.

Quand le décompte est fini, les oiseaux s’envolent dans un grand piaillement. Une fois le dernier bruit effacé, le compteur n’est plus là.

Le compteur d’oiseaux se voit peu, il n’existe que là où les collines bleuissent sous le rose du ciel, lorsque la lune croise le soleil en lui volant sa lumière.

Le tourneur de pages

Une page se tourne. On dira « c’est heureux, une page qui ne se tournerait pas ressemblerait plus à une couverture ! ». J’entends « Une couverture à l’approche de l’hiver c’est pas plus bête qu’un tube de crème solaire à l’entrée de l’été… ». Et puis aussi « …encore que statistiquement la couverture serait sans doute plus rentabilisée que la crème solaire vu les étés que l’on….. »… pardon je m’égare !

Ce matin, le dernier, l’ultime salaire que je toucherai de ma vie s’est posé sans bruit sur mon compte en banque.

Mais que s’est-il donc passé pendant ces quelques dizaines d’années entre ma vie d’étudiant et maintenant ? C’était donc cela cette fameuse carrière professionnelle, passée comme un éclair ? Comme un livre, une fois lu, nous laisse des souvenirs parcellaires, des impressions, parfois des précisions ou des phrases très claires, ma carrière professionnelle est enfermée dans un livre dont je serai à jamais le seul lecteur. En voici un très court résumé.

Quelle chance j’ai eue ! Peu de chômage ! Six mois en une fois, qui m’ont permis de goûter à l’inconfort de la situation une fois les premières semaines passées. Après des années à bosser comme un dingue, ne rien faire avait vraiment été jouissif. Mais au bout de quelques courtes semaines, lorsque les premiers retours négatifs aux envois de CV arrivent à entamer l’optimisme, ce n’est plus pareil ! Je souhaite à toutes celles et ceux qui sont dans cette situation, une sortie de crise la plus rapide possible.

La chance ne s’est pas arrêtée là ! Je mets de côté les quelques périodes, peut-être en tout deux ou trois ans, où J’ai maudit et haï mon activité autant que le courage qui me manquait pour tout plaquer. Pour tout le reste, je me suis éclaté à monter et gérer des projets, des activités avec l’aide de personnes super pro, pointues et engagées. Oui quelle chance !

Qu’en reste-t-il ?  Quelques fiertés d’avoir créé de belles applications, d’avoir monté et géré des services. Oui certainement. C’est rassurant d’avoir su répondre à l’attente des chefs et entreprises pour qui j’ai œuvré. Ils le savent : je n’ai pas ménagé ma peine. Mais ils savent aussi que je n’en tire aucune gloire puisque je suis fait comme cela. Nous (mes collègues et moi) avons facilité la vie des uns ou des autres, amélioré des processus.

Mais tout ou presque a déjà été remplacé par des applications et services plus modernes, plus pertinents, plus rentables, plus dans le sens de l’histoire…

Je garde des souvenirs de l’époque ancienne où je me déplaçais énormément que je résumerais en quelques points marquants :

1.la chambre d’hôtel minable de Charleville-Mézières où je broyais du noir, alors que dehors il faisait froid, qui suivait le triste repas pas trop bon dans un restau plutôt nase après une très longue journée de travail,

2.le nombre de fois où l’avion ou le train me lâchait à 22h30 ou 23h00 dans un Paris vivant,

3.avant cela, quelques années dans le sud, du côté d’Avignon, ou je bougeais beaucoup en voiture. Il fallait partir très tôt le matin, assumer les deux ou trois heures de routes pour attaquer une longue journée de travail, qui pouvait se terminer par la même route que le matin, retour tardif dans mon logement vide,

4.les deux fois où pendant ces transports, la mort m’a snobé malgré une conduite débridée et quasi criminelle… Une fois c’était des graviers sur la neige qui m’ont évité un plongeon de 300 mètres, l’autre le hasard chanceux du dérapage en zig’zag qui m’a écarté du gros camion dans lequel j’ai failli m’encastrer. Depuis je suis très sage au volant…

5.des contacts humains merveilleux dans presque toutes les grandes villes françaises et aussi dans d’autres plus petites… à cette époque, le sauvage maladivement timide s’est transformé en homme de contact,

6.un week-end de 3 jours et nuits à travailler avec les seuls repas pour pause afin d’ éviter un procès à la société qui m’employait,

7.une situation où mon patron de l’époque, homme sans scrupule (à titre d’exemple, nous mangions dix au restaurant, chacun payait sa part et monsieur se faisait faire une note de frais de l’ensemble ; près de trente ans après, je n’ai toujours pas digéré) et moi avons failli en venir aux mains. En une année d’exercice il avait pompé tout le résultat en notes de frais (je me souviens encore du montant : près de 50.000 Euros.)

Plus récemment, pendant les 26 ans où j’ai travaillé pour Servier, j’eus l’occasion d’aller dans quelques villes françaises Orléans, Bolbec, Suresnes ainsi qu’à Madrid, Wexham (GB) ou Berlin.

J’y ai monté et managé deux équipes de supports, l’une à mes débuts pour assister les Visiteurs Médicaux dans l’utilisation de l’informatique, en particulier l’application de gestion de la visite médicale réalisée par mon équipe et moi avant, l’autre en reprenant le support Groupe pour le passer en 24/7 et en bilingue français/anglais. Ces deux expériences ont créé des liens indéfectibles avec mes collègues, ainsi qu’avec certains de nos utilisateurs.

Entre deux, j’ai dirigé pour le côté Utilisateurs, l’implémentation du premier outil gestion des services informatiques non développé en interne. Un gros travail d’équipe avec mes amis internes et prestataires.

Globalement, à ce jour, de ces dizaines d’années il ne subsisterait rien ! A ceci près que tout cela a été fait avec des personnes au top, des collègues dont la plupart sont devenus des amis, les temps forts d’étude, d’échange, de construction et même les difficultés rencontrées et outrepassées ensemble ayant tissé un lien et une confiance indéfectibles les un(e)s dans les autres.

Au fond de moi ce que je retire est immatériel, sans valeur marchande, mais vaut tout l’or du monde ! Pour cela, ça valait vraiment le coup !! Mes ami(e)s de travail, je vous aime et vous souhaite beaucoup de bonheur et de réussite !

Le 1er octobre 2017 sera mon premier jour de retraite. Je vais disposer d’un temps inconnu mais forcément limité pour compléter le livre avant la quatrième de couverture…