Non candidature livre Inter 2020 – 2 mars 2020

Non candidature livre Inter 2020 – 2 mars 2020

Chère lectrice, cher lecteur, 

Ce matin du mercredi 5 février 2020, Philippe Lançon est interviewé sur France Inter. J’entends sa voix douce et souriante répondre aux questions posées. Philippe Lançon est le nouveau président du livre Inter 2020.

L’an dernier, j’avais osé me porter candidat pour être juré du prix 2019. Je ne comptais pas récidiver. Non, je n’étais pas vexé de ne pas avoir été retenu. L’exercice m’avait d’ailleurs beaucoup plu, et le refus m’avait quelque peu soulagé de ne pas devoir absorber une grande quantité de livres non choisis par ma méthode personnelle quasi scientifique.

Un livre c’est l’histoire d’une rencontre entre l’objet et son lecteur. Quelle magie, quelle alchimie préside à cette rencontre ? Parfois c’est une émission vue ou un article lu qui nous met sur la voie. Eventuellement un ami, mais là, cela se rapproche d’un mariage arrangé…

Plus souvent, pour ma part, c’est la balade entre les rayons de ma librairie préférée, ou d’une autre plus opportuniste, qui décide. Parfois j’y viens avec l’idée précise du livre à acquérir, mais le plus souvent rien n’est prévu, sauf d’acheter un livre. Si je suis en veine, je cherche un type de livre, un sujet précis ou un auteur.

Je m’arrête sur le titre, la collection, l’auteur, l’incipit, le résumé en quatrième de couverture. La photo ou le dessin de la couverture peut suffire à faire le déclic. Une promesse d’intérêt, une envie d’aller plus loin doit électrifier ou déclencher une réaction chimique dans quelques synapses de mon cerveau. Si mes synapses sont parties en vacances, trop occupées à autre chose ou même décédées, alors, ce jour-là, je rentre bredouille et quelque peu malheureux. C’est important d’avoir une liste de livre à lire.

Parfois, j’ouvre un livre toujours en prenant garde de ne point le maltraiter et me fie au style d’un paragraphe pris au hasard. Là, c’est la promesse du bonheur qui me décide. En parlant de maltraitance, je ne corne pas les livres. Il m’est arrivé dans des temps anciens, la vie ne m’avait pas encore assez poli, alors que je l’ai toujours été, poli, de corner les livres de poche. Pas avec une trompette ou un cor de chasse, plus prosaïquement avec mes doigts.

Je n’écris pas non plus, ni mon nom dessus, ni mes remarques dedans. Je n’ai pas toujours agi ainsi, ayant été un peu sagouin à mes débuts. Maintenant, si un passage mérite que j’y revienne plus tard, parce que particulièrement bien écrit ou suscitant assez d’intérêt, de réflexion ou de perplexité pour y revenir plus tard, je dispose délicatement un petit témoin repositionnable aussi délicat et furtif qu’un baiser sur la joue d’une amie très chère. J’ai failli parler de baiser volé, mais c’eût été fort inapproprié, et de plus je ne vole jamais rien. Enfin, si, le sagouin a bien dû voler un livre ou deux….

Maintenant que je suis grand, et c’est loin d’être une information récente, je voue une vénération remarquable aux marque-pages. J’en réclame dans les librairies où je vais pour la première fois, comme ce matin à Evreux. La personne à la caisse m’en sort une d’une extrême mochitude. Je lui ai laissé, accompagné d’un air dédaigneux. Je les ai pourtant soulagés de deux petits livres de Christian Bobin, un de Jean Echenoz ainsi que du dernier Beigbeder. Aucun marque-page à la hauteur de ces trois auteurs n’était présent. Je me demande ce que font les éditeurs….

Le plus beau de mes marque-pages est une enluminure achetée à l’artiste au salon du livre de Vernon où j’avais été rencontrer une auteure croisée sur les réseaux sociaux. J’y ai également rencontré d’autres auteur(e)s, l’une d’entre elle étant même devenue une amie très chère avec qui nous partageons régulièrement un repas fort sympathique et souriant.

Cela tient à pas grand-chose une rencontre littéraire. Je relis la lettre de candidature soumise l’an dernier et me dis que ce n’était pas trop mal, que j’y avais tout dit mais que cela n’avait pas suffi aux sélectionneurs pour m’adopter. Je ne sais pas comment faire mieux et décide, sauf changement de position tardive de stopper là pour l’instant. Le livre Inter 2020 saura bien se passer de moi.

23 février. Un ami, ex-collègue de travail, m’adresse des mots flatteurs au sujet du blog par moi commis, qu’il vient de feuilleter. Il y a vu exactement ce que je voulais exprimer. Il me demande si je compte présenter ma candidature cette année. Je lui réponds que non, ayant tout dit, ou alors, peut-être, si je me décidais à participer il me faudrait travailler la forme, puisque le fond me semble bon.

Et me voilà à gamberger, comme l’avait sans doute fait Georges Brassens avec sa non-demande en mariage, sur une lettre de non-candidature. Cette option me permet de continuer la présente missive sans renier la moindre ligne déjà écrite. Et puis, comme souvent avec moi, une contrainte, une situation extrême ou un anachronisme me met un coup de boost. Du coup,

Chère lectrice, cher lecteur,

Un grand nombre de livres a traversé mon existence, témoin d’une longue appétence débridée. J’ai lu des classiques japonais contant des aventures de Samouraï, des haïkus et autres poèmes, mais je me suis aussi avalé tout Balzac, de la collection verte, de la collection rose, plein de science-fiction, de l’héroïc fantasy, des foultitudes de romans, d’essais, quelques essais philosophiques, des livres sur les vikings ou sur Guillaume le Conquérant, que certains, soucieux de préserver l’amitié franco-britannique, préfèrent appeler Guillaume de Normandie.

J’ai eu ma période littérature érotique, puisqu’ayant dévoré avec bonheur quelques onze mille verges du sieur Apollinaire, ou d’autres encore plus raides. J’ai eu ma période américaine, avec Bukowski, James Ellroy ou encore Dashiell Hammett, et puis ma période anglaise, allemande….etc.… J’ai adoré et aime toujours Philippe Djian et son écriture directe autant que la prose riche de forme et de sens de Philippe Bobin. J’ai adoré Amélie Nothomb mais parfois la passion a aussi une fin, souvent douloureuse…

La bande dessinée me plait aussi beaucoup, car si l’image m’obsède, la photo me turlupine et le dessin m’enchante. Bien sûr, nous préférons inventer nos propres images pour illustrer un texte, mais celles apportées par la bande dessinée nous installent plus directement dans l’histoire. C’est grâce au président du Livre Inter 2019, Riad Sattouf, dont on m’avait offert l’Arabe du futur, que j’ai postulé l’an dernier. Son œuvre, sa voix, son sourire, tout concourait.

Je suis devenu ami avec un auteur de bandes dessinées américain, rencontré à une séance de dédicace. Il a d’ailleurs participé à une mise en abyme amusante. J’habite une maison qui figure, sans en être le sujet principal, sur un « petit » tableau de Claude Monet. Un jour je me décide à retrouver l’endroit d’où le peintre avait dû peintre son tableau et prend une photo cadrée exactement comme le tableau du maître. Aussitôt fait, la photo est publiée sur Facebook. Quelques heures plus tard, mon ami dessinateur m’adresse une copie de l’aquarelle qu’il a fait d’après ma photo. Evidemment j’ai acquis l’aquarelle.

Or, ce dessinateur avait réalisé une excellente bande dessinée plutôt destinée aux jeunes sur une souris venue à Giverny afin d’apprendre les techniques de Claude Monet. Seconde mise en abyme, lui-même étant venu à Giverny pour la même raison et ayant eu l’idée de sa bande dessinée en ce lieu. Me serais-je un peu trop abîmé à vous parler de cette histoire ? Oui, dégagez-moi, chère lectrice, cher lecteur, je ne mérite pas de…. !!

Tiens, à propos, j’ai lu et adoré le Lambeau de Philippe Lançon. Pensant être aguerri aux hôpitaux, j’ai rapidement compris mon erreur. Son amour du jazz a croisé le mien. Sa manière de parler de l’attentat de Charlie dont il fut victime, avec cette forme de distanciation, ne s’attardant que sur ses ami(e)s victimes sans s’attarder sur les bourreaux et leurs folles raisons, m’avaient même incité à chroniquer son livre sur mon blog. C’est dur de savoir que je n’aurai pas l’occasion de lui exprimer l’immense impression que m’a fait son livre.

Bref, tout cela pour dire, digression incluse, que je choisis habituellement mes livres avec une extrême précision autant qu’en me fiant au hasard de la rencontre. De votre côté, vous allez m’imposer une liste de livres dont j’ignore la nature. C’est une contrainte énorme, et je ne suis pas certain d’avoir envie de la subir. Voici une bonne raison de ne pas candidater, ou pour vous, de ne pas me retenir. En même temps, incohérence de l’humain, j’adore les contraintes…

De plus, autant j’ai plaisir à parler, quitte à lasser, d’un livre que j’ai aimé, autant vous me verrez coi concernant un livre que je n’ai pas aimé, ou pire, que je n’ai pas fini. Le silence n’est-il pas la meilleure attitude à avoir pour laisser un mauvais livre dans l’ignorance où il devrait flotter pour l’éternité ? N’en pas parler n’est-il pas plus efficace ? Plutôt que de glauser méchamment dessus…. de nos jours tout le monde ferait n’importe quoi pour le fameux quart d’heure de gloire Warholien.

Pouvez-vous confier à un juré des livres si mauvais qu’il n’en dirait rien ? Impensable, n’est-ce pas, sauf…. sauf si c’est pour garder du temps pour les beaux livres, ceux qui méritent des explications, les livres que l’on veut défendre. Evidemment, vous ne nous procurez que de très bons livres, cette objection tombera d’elle-même. On ne sait jamais, si vous avez un doute, éliminez-moi, s’il vous plait, j’aime trop parler pour rester à ne rien dire.

Vous souhaitant plein de beaux livres et le meilleur prix du Livre Inter, je reste livrement vôtre,
Régis Vignon

Tél : 0630881604
Courriel : regis.vignon@free.fr
Blog personnel : www.mauxetcris.com

Lettre à C.

Ma très chère C.,

je te dois une lettre, enfin plus exactement des explications. Je t’ai promis, il y a près de vingt cinq ans, de te donner les raisons qui m’ont fait te demander de ne plus jamais me contacter, d’oublier mon numéro de téléphone, pour résumer de me rayer de ta vie. A l’époque, nous n’avions pas de téléphone portable, pas de sms, pas de réseaux sociaux. N’est-ce pas vertigineux que ce qui est maintenant d’une banalité crasse ait été totalement absent de nos existences il y a seulement vingt cinq ans.

Ce fut le temps pour moi de vivre ma relation avec S., nous marier et avoir deux enfants maintenant âgés de 19 ans et de 16 ans. Ce parallèle ne doit rien au hasard, j’y reviendrai.

Nous nous connaissons depuis toujours, nos parents étant amis. Nous étions deux enfants pas conformes, vaguement caractériels et plutôt difficilement gérables pour nos parents respectifs. Deux choses fondamentales nous liaient, l’amour et la pratique de la musique et je crois, le fait que nous reconnaissions dans l’autre la même non conformité. Deux petits canards d’une autre couleur que le reste de la troupe et qui le savaient. Cela nous marquait différemment.

Nous étions attirés, aimantés, mais ma timidité et le destin a retourné les pôles jusqu’au moment où je t’ai vu arriver dans mon lycée, toi qui jusque là fréquentait les écoles privées religieuses de la proche grande ville.

Pendant les vacances suivant l’année du bac, nous avons fait un grand voyage dans le nord de l’Europe. Huit jeunes, deux petites voitures et la liberté, nous ont fait traverser tous les pays. Tu as rédigé un journal que je dois avoir quelque part et je tombe parfois sur les photos de nos vingt ans.

Dans les années qui ont suivi, nous nous sommes peu vus. Un ami à toi en a profité pour t’épouser et te faire trois garçons. Tu as fini par atterrir à Paris pour suivre sa brillante carrière. Pendant ce temps, tu t’occupais de vos enfants.

Pour ma part, après un début professionnel à Lyon, je suis descendu vivre en Avignon. Mon travail me passionnait, mais avait le mauvais goût de me faire bouger en permanence, de telle manière qu’il m’est arrivé de ne dormir chez moi que deux soirs sur tout un mois. Cela faisait cher la nuit…

C’était l’époque des trajets en voitures, en train, en avion, les hôtels et les restaurants plus ou moins glauques, tout à fait propices à la dépression et à la picole, mais par chance je suis plus doué pour le bonheur et le sourire que pour la déprime. L’époque où l’on part très tôt de chez soi le matin pour y rentrer très tard. Malgré cela les trois années passées dans la cité papale me firent rencontrer de très chers nouveaux amis. Nous en reparlerons plus tard.

Et me voici à Paris pour la société Avignonaise. Et me voilà qui intervient chez un client qui connaissait ton mari. C’est comme cela que nous nous retrouvâmes… Je glisse sur les années qui ont vu ton mariage se casser la figure. Cela ne me regarde en rien, j’ai juste assisté à cette époque qui fut, je crois et cela ne me regarde en rien, fort nauséabonde pour toi.

Tu t’installes dans une maison de banlieue. La ville voit se côtoyer bourgeois et prolos dont une bonne partie issue de l’immigration, rendant la notion de sécurité quelque peu relative.

De mon côté, ma relation vieille de sept ans avec une autre C., était sur le déclin. Nous jouions à je t’aime, moi non plus, mais en insistant fortement sur le non plus. Du coup, notre cohabitation était hâchée par des périodes où je changeai de pénates, habitant à l’Haÿ les Roses, à Malakoff, de nouveau à l’Haÿ les Roses, puis à La Garenne-Colombes, par moi appellée Lapin-Pigeon.

Il m’est arrivé de me faire héberger chez toi, où tu mettais à ma disposition une chambre de tes enfants lorsqu’ils étaient chez leur père. Cela nous permettaient de passer des soirée à raconter des conneries, jouer du piano, manger (loin d’une punition, vu comme tu étais bonne cuisinière) et picoler. Certaines fins de soirées, notre état était si lamentable qu’il était vraiment préférable pour l’humanité que je reste sur place et ne taquine pas la conduite.

Une fois, nous revimes un ami de notre escapade nordique, alors directeur financier d’un très gros groupe de parfumerie de passage à Paris. Il avait évoqué, je m’en souviens, aimer se challenger lorsqu’il allait au toilettes, en tentant de synchroniser exactement la fin de son jet d’urine avec le début de la chasse d’eau. Je sais que tu t’en souviendras. J’étais héberlué, mais tellement rassuré que des personnes soi-disant bien placées dans la vie, puissent avoir des occupations aussi peu flatteuses. Ce n’est pas pour rien que l’on conseille d’imaginer son patron en train de chier pour faire tomber les appréhensions avant un rendez-vous important.

Ta maison a besoin de quelques travaux. Cela tombe bien, j’ai un ami d’Avignon, maintenant parisien, très doué de ses mains. Je te le présente sans imaginer une seule seconde que vos deux personnes, pour moi apartenant à des mondes si disjoints, pourraient aller plus loin qu’une relation client – artisan.

Aussi, lorsque tu m’as annoncé que tu t’entendais très très bien avec lui, qu’il n’était pas doué que de ses mains, et qu’il s’installait avec toi, ma machoire inférieure est tombée sur mes genoux. Heureusement qu’ils étaient là, d’ailleurs, sinon je l’aurais tout aussi bien récupérée par terre.

Je revois encore la maison où Pascal et moi nous étions rencontré à Saint-Didier, village au pied du Ventoux, où le temps était encore lent, assez lent et chaud pour les cygales. C’était en 1983 ou 1984. A l’époque, on lisait encore le journal, on allait au bistro se taper un galopin le matin pour refaire les niveaux, on allait chercher des mûres dans la cambrousse pour se faire des énormes tartes. La maison de Manon était notre point de rencontre. Une maison à l’écart du village, au milieu de nulle part. Je raconterai cela une autre fois.

A l’époque Pascal était l’amant d’une belge, que nous appellerons Catherine. Selon ses dires, Catherine avait tenu une émission sur le rock à la télévision belge et était venue avec sa mère apprendre l’oenologie à l’Université du Vin de Suze La Rousse. Catherine nous amenait des vins à déguster et à boire. C’est grâce à elle que j’ai appris, un peu, à déguster et à pouvoir trouver à un vin un petit goût de purin sans en être dégoûté. Nous goûtions tellement que les soirées se terminaient très tard dans des hauteurs alcolisées drolatiques.

J’étais très ami avec le fils de Manon, bien qu’il ait la moitié de mon âge. Avec lui c’était plutôt le pétard qui dominait. Du coup certaines soirées le shit se mélangeait à l’alcool. Je me souviens d’une soirée où Christophe et moi étions en bas à fumer des pétards, lorsque Pascal redescendait après avoir fait grimper Catherine aux rideaux, tirait sur le pétard, buvait un coup et racontait deux ou trois conneries avec nous, avant de jeter un coup d’oeil en haut et conclure « bon, les gars, c’est pas tout, mais je dois y aller, on m’attend ».

Catherine et Pascal sont ensuite venus s’installer à Paris où nous nous sommes beaucoup fréquentés et avons beaucoup goûté de vraiment très bons vins. A défaut on picolait du champagne.

Donc, ma chère C., pour revenir à notre histoire, je ne voyais pas de connexion entre vos deux mondes. Quelle erreur, quel aveuglement ! Vous eûtes ensemble une histoire, une belle et compliquée histoire, une histoire sans issue, enfin une vraie tragédie.

Je vais raccourcir l’histoire, tu la connais déjà si bien. En résumé, vous vous êtes mariés, vous avez beaucoup ri ensemble, beaucoup bu aussi. Le passé de Pascal lui a généré un cancer de la langue, lui a coûté une opération, une récidive.

L’alcool a rendu les choses incohérentes et violentes entre vous. Tu m’appelais à trois heures du matin pour me dire qu’il allait te tuer. Vous vous balanciez des casseroles à la figure. A distance, je faisais le casque bleu, parlant à l’une, puis à l’autre, puis on recommençait…. je ne savais plus qui croire, chacun se présentant comme la victime de l’autre. Lorsque je vous voyais tout allait presque bien… Vous étiez tous les deux mes amis, je vous aimais profondément et j’étais déchiré, sans avoir la clé. J’argumentais, je montais le ton de la voix, je conseillais, j’interdisais. Peine perdue, le combat, ce genre de combat était ingérable. Puis tu as commencé à m’appeler au travail, une fois, trois fois, cinq fois par jour. Professionnellement, je ne voulais pas sombrer.

A cette époque, je débutais mon histoire avec S. Tu as compris, j’ai voulu préserver à la fois mon esprit, mon boulot, mon amour pour S.

Là est la vraie cause de ce qui m’a fait vous abandonner à votre dérive. J’en garde une blessure ouverte qui ne guérira jamais. Cette blessure s’est agravée lorsque tu m’appris plus tard que Pascal s’était pendu, sans doute pour fuir à la fois sa vie qui partait en couille, votre histoire à laquelle il ne devait plus rien comprendre non plus, son alcoolisme et son cancer revenu.

Si je me fie à ma mémoire, lorsque tu m’as annoncé la nouvelle, tu m’as rappelé que Pascal disait, et je peux en témoigner car il l’a dit aussi devant moi, « tu vois ce noyer au fond du jardin ? Un jour je me pendrai à ce noyer ». L’idée de se pendre à un noyé nous faisait marrer. Au final, nous avons pleuré.

Tu as fini par quitter la région parisienne pour retourner à Lyon. Les seules nouvelles de toi que j’eus ensuite me vinrent par ma soeur, hasard des rencontres de quartier.

Sache que je pense souvent à toi et à Pascal. J’espère que ta vie s’est maintenant stabilisée, que tu fais des choses qui t’éclatent et que tu es heureuse. Si tu veux prendre contact avec moi ce sera avec grand plaisir. Mais je te laisse la main… et je comprendrais fort bien que tu ne le fasses point.

Lettre de candidature pour le jury du livre Inter

Je lis. Je lis chaque jour depuis que j’ai appris à le faire. Je lis parce que j’aime ça, parce que je ne sais pas faire autrement. Je lis parce que si je ne le faisais pas je me sentirais amputé d’une partie de moi, celle que je ne connais pas encore. J’ai peur de lire pour pallier une imagination trop pauvre. Ne plus lire serait le signe du dernier abandon face à la vie, qui me ferait ouvrir les bras à la mort. Et ça, c’est hors de question. On verra plus tard.

Le livre a un pouvoir étrange, sans ambition il nous fait passer un moment, généreux il nous donne de la connaissance, sociable il nous intéresse voire nous passionne, révolutionnaire il nous change fondamentalement. Il faut lire de tout, ne pas se restreindre à un style. Connaissances et inventions sont si vastes qu’il serait bien regrettable d’en ignorer une partie, même inconsciemment. Ce serait, pardonnez-moi cette image, comme ne manger que des pâtes au beurre quand ajouter quelques légumes croquants ouvre d’autres sensations. Ne pas se laisser enfermer, faire l’effort d’aller chercher un polar après une biographie, suivi d’un roman, d’un essai philosophique ou d’une bande dessinée.

Qu’importe le flacon pourvu que l’on ait l’ivresse ! Alfred de Musset avait raison avant nous.

Lire un Nabokov nous plonge dans les ravissements du style, l’homme utilisant à perfection le mot précis, un peu la même sensation qu’une improvisation avec de vieux compagnons de route, chacun écoutant et entendant autant chacune des parties que l’ensemble ainsi composé. L’harmonie des âmes tendues vers la beauté partagée ! Avec Nabokov, je suis émerveillé de la limpidité des sentiments et sensations, similaire à celle de l’eau-vive. Chaque mot est d’une totale justesse, sans ambiguïté, le lecteur comprenant exactement l’intention de l’auteur.

Lire un bon polar nous emmènera vers des intrigues et des personnages dont on ne perçoit la profondeur qu’une fois immergé, piégé dans l’intrigue, décidé à débusquer les bonnes pistes, se faire embobiner par et chasser les fausses, imaginer les possibles, être séduit à tort par un personnage trop sympathique ou par la lumière portée trop ostensiblement sur une impasse, douter de celui qui ne l’est pas assez, se prendre un râteau et jouir de cette surprise.

Une biographie, voire même une autobiographie nous donne accès aux clés de nos héros. Pour ma part, il s’agira de musiciens, de navigateurs, de personnages historiques, avec un attrait immodéré pour la période où les vikings sont venus chez nous, aux portes de l’Île de France. Lorsqu’il s’agit de biographies de musiciens, lire en musique permet de parfaire l’immersion en alignant nos oreilles et nos yeux. Je ne conseille pas de tenter l’expérience en bateau, enfin cela dépendra de la mer, de la capacité de votre oreille interne à supporter une houle plus ou moins formée, de la disponibilité requise par les manœuvres et de la sensation de bien-être infini engendrée à naviguer par temps clair. Si la mer est formée, vous ne prendrez pas votre livre de toute façon… ou alors les poissons vous en sauront vite gré !

Il y a des livres exécrables. Des livres qu’il faut savoir attendre. C’est le cas pour moi de « à la recherche du temps perdu » de Marcel Proust. Plusieurs fois, je l’ai commencé, mais sans jamais dépasser la page 29, à chaque fois triste fossoyeur de mon ambition… A moins que, comme me le disait un ami écrivain, « Proust écrit très bien, mais ce qu’il raconte m’emmerde !! ». Je ne désespère pas d’y retourner car il me faudra définitivement me prononcer et choisir entre « c’est moi qui ne suis pas prêt et ne le serai jamais » ou « c’est lui qui…. ».

D’autres sont si mal écrits… C’est heureusement rare, mais cette exception transforme la lecture en calvaire. Ainsi une biographie sur Maria Callas me promettait de tout savoir d’elle. La première moitié m’a appris son enfance, ses années d’étude en Grèce et les débuts à New York. Mais à quel prix !! Était-ce le texte original, le traducteur ou les deux (je penche pour la dernière possibilité, un terrible combo !), j’eus à supporter un tel ramassis de redites, desservi par une écriture minimaliste sans caractère ni style que mon envie d’en savoir plus sur La Callas a été reportée. J’ai stoppé à la moitié, frustré et en colère. J’étais resté sur ma faim… Aucun pardon possible !

J’aime les auteurs qui épaississent leurs personnages pour ouvrir dans chacun d’eux des mondes entiers, des souffrances, des histoires, des bonheurs, des attentes, des qualités et des défauts. J’aime les auteurs qui donnent du corps à leurs créatures, comme j’aime un vin ou un whisky construit et complexe. Ne pas percevoir des univers derrière des personnages, c’est si décevant, comme un aplat versus un tableau de Soulages, ou vivre en 2D dans un monde en 3D. Parfois on se surprend même à éprouver de l’amitié envers un personnage, et là l’auteur a gagné !

Il y eu de glorieuses époques où ma table de nuit supportait plusieurs lectures simultanées. Lire plusieurs ouvrages en parallèle propose à notre addiction une variété d’univers à s’injecter en fonction de son état et de ses envies. Je reconnais y avoir trouvé une forme de snobisme mais surtout l’obligation de choisir chaque soir quelle serait mon compagnon. Maintenant sevré, je suis devenu l’homme d’un seul livre à fois, comme d’ailleurs d’une seule femme, d’une seule guitare. Reprochez-moi avec raison le rétrécissement de mon univers, mais c’est, et vous le savez bien, tellement plus confortable.

L’âge venant, le temps à courir se ratatine quand le fond des choses devient important. On se surprend à écarter les sujets stériles, chronophages ou gaspilleur d’une énergie victime d’une tendance à la contraction plus qu’à l’expansion. Si en plus on est tracassé par une maladie, de préférence grave et que l’on a la chance d’être dans un moment « victorieux », l’appétit de se concentrer sur les choses importantes est encore plus vif.

C’est là que parfois nos rêves et nos ancêtres nous poussent à prendre la plume. Les miens sont venus visiter mes nuits et m’ont projeté une vision très précise, et si forte que Sylvie m’a réveillé pour m’en sortir. J’en suis ressorti très secoué en répétant les mots que je ne voulais surtout pas perdre : « Chevauche tes morts… Étends tes ailes« . Je n’attendais pas ce coup de pouce, un coup de poing pour être plus exact, de la part de mes ancêtres, sans condescendance ou mépris de leur part, mais il me fut bénéfique pour commencer à écrire, ce que je fais maintenant de plus en plus régulièrement.

Petit à petit, on travaille la forme. On peaufine, on cisèle, on rature, on écarte. Si la vision long terme du temps se réduit, celle du temps immédiat se densifie. Il ne coûte rien de s’absorber dans l’écriture, le seul risque est de vivre plus intensément et d’en sortir plus riche, et encore plus avide de chercher ces mondes enfouis en nous. Comme pour la musique, fidèle et exigeante compagne depuis toujours, plus on avance, plus la route à parcourir devient longue. Et l’on sait que cette route est nôtre lorsque ce paradoxe ne nous contraint pas, mais nous rassure.

Auditeur de France Inter depuis toujours, s’il m’est arrivé de tenter de vous échapper, non pour fuir, mais pour suivre des amis ou pour vérifier si l’herbe n’était pas plus verte sur d’autres fréquences, et bien sachez-le, aucune de ces tentatives ne fut heureuse. Je vous suis donc revenu, non pas la queue entre les jambes, comme le chien de la ferme d’à-côté, battu pour avoir trop couru après les poules, mais comme celui qui revient chez lui par bonheur, pour retrouver la chaleur et la douceur du foyer.

Chaque année, le prix du livre Inter revient. Chaque année, je me dis qu’un jour je tenterai de faire partie de son jury. Pendant mes prenantes et riches années d’activité, le temps libre me fut compté. Aujourd’hui, l’aventure m’interpelle comme un challenge… plutôt comme plusieurs challenges… lire des livres par d’autres choisis, rédiger des notes, en parler, débattre, rencontrer Riad Sattouf dont j’ai adoré « L’Arabe du futur » offert par Sylvie pour Noël et lui dire le sentiment généré par ses interventions télévisuelles ou radiophoniques toujours empreintes d’un faux détachement coloré d’humour et de sourire. J’ai d’ailleurs une question pour lui…

Je m’attends plus à une sortie en mer un jour où ça bastonne plus qu’à une balade un jour de pétole et devrai me bousculer pour consacrer du temps à la lecture et à la rédaction des notes, mais quelle belle aventure !!

Et bien là, comme vous me voyez, je me sens prêt, fin prêt comme l’on disait dans mon village de l’ouest Lyonnais, à quelques Beaujolaises encablures de chez Monsieur Pivot, dont j’apprécie le souriant esprit.

Vous ai-je dit que j’ai un autre rapport avec les livres ? Mon épouse dont vous avez lu le prénom plus haut, exerce le merveilleux métier de relieur (j’ignore tout d’une éventuellement féminisation du nom de ce métier : Relieuse ? cela reste souvent une machine à relier, mais pourrait être utilisé pour notre cas. Relieure ? pourquoi pas mais ce n’est pas très joli ! … Le plus souvent on utilise Relieur) et de restauratrice de livres anciens. Si vous souhaitez utiliser ses services ou vous informer, contacter l’Atelier de Blanche.

Dernier point, aucune liseuse, aucune application ne remplacera jamais le fait d’avoir un livre dans les mains. Nous en aimons même les inconforts, un livre trop épais qui ne s’ouvre pas assez et oblige à regarder le texte en coin pour éviter d’en blesser la reliure, un format trop grand qui déroute nos mains, l’autre trop petit avec des polices de caractères minuscules challengeant nos lunettes, une police un peu baveuse fruit d’une mauvaise impression… mais malgré ces inconforts, je les préférerai toujours à la perfection d’une liseuse.

En résumé, je suis cerné, je me rends, l’addiction au livre a fait de moi son Pinocchio !! Ou plutôt son petit mannequin en bois articulé, définitivement empalé sur son montant métallique, que l’on trouve dans les vitrines des magasins vendant des articles d’art. Ce petit mannequin, utilisé par les étudiants en art, que j’ai encore failli acheter hier. La lecture me met définitivement dans tous mes états.

Pour finir, chère lectrice ou cher lecteur, j’ai bien cherché quel serait mon meilleur argument, celui qui propulserait ma candidature au pinacle et lui éviterait l’outrage d’une bête chute dans une poubelle, fusse-t-elle de France Inter, l’ultime argument pour que ma candidature soit retenue ? C’est simple, je ne peux rien dire de mieux que  » j’en crève d’envie ! ».

Livrement vôtre,
Régis Vignon


Tél : 0630881604
Email : regis.vignon@free.fr
Blog personnel : www.mauxetcris.com

P.S. : cette lettre intègre une contrainte par moi fixée. J’ai demandé à quelques personnes qui me suivent de me donner un mot que je m’engageais à utiliser, sans savoir comment. Les mots étaient : Lumière, Amitié, Musique, Pardon, Eau vive, Condescendance ou Mépris. J’ai décidé de les placer dans cette missive. Immense merci à eux, plus exactement à elles, pour leur participation.