Lettre à C.

Ma très chère C.,

je te dois une lettre, enfin plus exactement des explications. Je t’ai promis, il y a près de vingt cinq ans, de te donner les raisons qui m’ont fait te demander de ne plus jamais me contacter, d’oublier mon numéro de téléphone, pour résumer de me rayer de ta vie. A l’époque, nous n’avions pas de téléphone portable, pas de sms, pas de réseaux sociaux. N’est-ce pas vertigineux que ce qui est maintenant d’une banalité crasse ait été totalement absent de nos existences il y a seulement vingt cinq ans.

Ce fut le temps pour moi de vivre ma relation avec S., nous marier et avoir deux enfants maintenant âgés de 19 ans et de 16 ans. Ce parallèle ne doit rien au hasard, j’y reviendrai.

Nous nous connaissons depuis toujours, nos parents étant amis. Nous étions deux enfants pas conformes, vaguement caractériels et plutôt difficilement gérables pour nos parents respectifs. Deux choses fondamentales nous liaient, l’amour et la pratique de la musique et je crois, le fait que nous reconnaissions dans l’autre la même non conformité. Deux petits canards d’une autre couleur que le reste de la troupe et qui le savaient. Cela nous marquait différemment.

Nous étions attirés, aimantés, mais ma timidité et le destin a retourné les pôles jusqu’au moment où je t’ai vu arriver dans mon lycée, toi qui jusque là fréquentait les écoles privées religieuses de la proche grande ville.

Pendant les vacances suivant l’année du bac, nous avons fait un grand voyage dans le nord de l’Europe. Huit jeunes, deux petites voitures et la liberté, nous ont fait traverser tous les pays. Tu as rédigé un journal que je dois avoir quelque part et je tombe parfois sur les photos de nos vingt ans.

Dans les années qui ont suivi, nous nous sommes peu vus. Un ami à toi en a profité pour t’épouser et te faire trois garçons. Tu as fini par atterrir à Paris pour suivre sa brillante carrière. Pendant ce temps, tu t’occupais de vos enfants.

Pour ma part, après un début professionnel à Lyon, je suis descendu vivre en Avignon. Mon travail me passionnait, mais avait le mauvais goût de me faire bouger en permanence, de telle manière qu’il m’est arrivé de ne dormir chez moi que deux soirs sur tout un mois. Cela faisait cher la nuit…

C’était l’époque des trajets en voitures, en train, en avion, les hôtels et les restaurants plus ou moins glauques, tout à fait propices à la dépression et à la picole, mais par chance je suis plus doué pour le bonheur et le sourire que pour la déprime. L’époque où l’on part très tôt de chez soi le matin pour y rentrer très tard. Malgré cela les trois années passées dans la cité papale me firent rencontrer de très chers nouveaux amis. Nous en reparlerons plus tard.

Et me voici à Paris pour la société Avignonaise. Et me voilà qui intervient chez un client qui connaissait ton mari. C’est comme cela que nous nous retrouvâmes… Je glisse sur les années qui ont vu ton mariage se casser la figure. Cela ne me regarde en rien, j’ai juste assisté à cette époque qui fut, je crois et cela ne me regarde en rien, fort nauséabonde pour toi.

Tu t’installes dans une maison de banlieue. La ville voit se côtoyer bourgeois et prolos dont une bonne partie issue de l’immigration, rendant la notion de sécurité quelque peu relative.

De mon côté, ma relation vieille de sept ans avec une autre C., était sur le déclin. Nous jouions à je t’aime, moi non plus, mais en insistant fortement sur le non plus. Du coup, notre cohabitation était hâchée par des périodes où je changeai de pénates, habitant à l’Haÿ les Roses, à Malakoff, de nouveau à l’Haÿ les Roses, puis à La Garenne-Colombes, par moi appellée Lapin-Pigeon.

Il m’est arrivé de me faire héberger chez toi, où tu mettais à ma disposition une chambre de tes enfants lorsqu’ils étaient chez leur père. Cela nous permettaient de passer des soirée à raconter des conneries, jouer du piano, manger (loin d’une punition, vu comme tu étais bonne cuisinière) et picoler. Certaines fins de soirées, notre état était si lamentable qu’il était vraiment préférable pour l’humanité que je reste sur place et ne taquine pas la conduite.

Une fois, nous revimes un ami de notre escapade nordique, alors directeur financier d’un très gros groupe de parfumerie de passage à Paris. Il avait évoqué, je m’en souviens, aimer se challenger lorsqu’il allait au toilettes, en tentant de synchroniser exactement la fin de son jet d’urine avec le début de la chasse d’eau. Je sais que tu t’en souviendras. J’étais héberlué, mais tellement rassuré que des personnes soi-disant bien placées dans la vie, puissent avoir des occupations aussi peu flatteuses. Ce n’est pas pour rien que l’on conseille d’imaginer son patron en train de chier pour faire tomber les appréhensions avant un rendez-vous important.

Ta maison a besoin de quelques travaux. Cela tombe bien, j’ai un ami d’Avignon, maintenant parisien, très doué de ses mains. Je te le présente sans imaginer une seule seconde que vos deux personnes, pour moi apartenant à des mondes si disjoints, pourraient aller plus loin qu’une relation client – artisan.

Aussi, lorsque tu m’as annoncé que tu t’entendais très très bien avec lui, qu’il n’était pas doué que de ses mains, et qu’il s’installait avec toi, ma machoire inférieure est tombée sur mes genoux. Heureusement qu’ils étaient là, d’ailleurs, sinon je l’aurais tout aussi bien récupérée par terre.

Je revois encore la maison où Pascal et moi nous étions rencontré à Saint-Didier, village au pied du Ventoux, où le temps était encore lent, assez lent et chaud pour les cygales. C’était en 1983 ou 1984. A l’époque, on lisait encore le journal, on allait au bistro se taper un galopin le matin pour refaire les niveaux, on allait chercher des mûres dans la cambrousse pour se faire des énormes tartes. La maison de Manon était notre point de rencontre. Une maison à l’écart du village, au milieu de nulle part. Je raconterai cela une autre fois.

A l’époque Pascal était l’amant d’une belge, que nous appellerons Catherine. Selon ses dires, Catherine avait tenu une émission sur le rock à la télévision belge et était venue avec sa mère apprendre l’oenologie à l’Université du Vin de Suze La Rousse. Catherine nous amenait des vins à déguster et à boire. C’est grâce à elle que j’ai appris, un peu, à déguster et à pouvoir trouver à un vin un petit goût de purin sans en être dégoûté. Nous goûtions tellement que les soirées se terminaient très tard dans des hauteurs alcolisées drolatiques.

J’étais très ami avec le fils de Manon, bien qu’il ait la moitié de mon âge. Avec lui c’était plutôt le pétard qui dominait. Du coup certaines soirées le shit se mélangeait à l’alcool. Je me souviens d’une soirée où Christophe et moi étions en bas à fumer des pétards, lorsque Pascal redescendait après avoir fait grimper Catherine aux rideaux, tirait sur le pétard, buvait un coup et racontait deux ou trois conneries avec nous, avant de jeter un coup d’oeil en haut et conclure « bon, les gars, c’est pas tout, mais je dois y aller, on m’attend ».

Catherine et Pascal sont ensuite venus s’installer à Paris où nous nous sommes beaucoup fréquentés et avons beaucoup goûté de vraiment très bons vins. A défaut on picolait du champagne.

Donc, ma chère C., pour revenir à notre histoire, je ne voyais pas de connexion entre vos deux mondes. Quelle erreur, quel aveuglement ! Vous eûtes ensemble une histoire, une belle et compliquée histoire, une histoire sans issue, enfin une vraie tragédie.

Je vais raccourcir l’histoire, tu la connais déjà si bien. En résumé, vous vous êtes mariés, vous avez beaucoup ri ensemble, beaucoup bu aussi. Le passé de Pascal lui a généré un cancer de la langue, lui a coûté une opération, une récidive.

L’alcool a rendu les choses incohérentes et violentes entre vous. Tu m’appelais à trois heures du matin pour me dire qu’il allait te tuer. Vous vous balanciez des casseroles à la figure. A distance, je faisais le casque bleu, parlant à l’une, puis à l’autre, puis on recommençait…. je ne savais plus qui croire, chacun se présentant comme la victime de l’autre. Lorsque je vous voyais tout allait presque bien… Vous étiez tous les deux mes amis, je vous aimais profondément et j’étais déchiré, sans avoir la clé. J’argumentais, je montais le ton de la voix, je conseillais, j’interdisais. Peine perdue, le combat, ce genre de combat était ingérable. Puis tu as commencé à m’appeler au travail, une fois, trois fois, cinq fois par jour. Professionnellement, je ne voulais pas sombrer.

A cette époque, je débutais mon histoire avec S. Tu as compris, j’ai voulu préserver à la fois mon esprit, mon boulot, mon amour pour S.

Là est la vraie cause de ce qui m’a fait vous abandonner à votre dérive. J’en garde une blessure ouverte qui ne guérira jamais. Cette blessure s’est agravée lorsque tu m’appris plus tard que Pascal s’était pendu, sans doute pour fuir à la fois sa vie qui partait en couille, votre histoire à laquelle il ne devait plus rien comprendre non plus, son alcoolisme et son cancer revenu.

Si je me fie à ma mémoire, lorsque tu m’as annoncé la nouvelle, tu m’as rappelé que Pascal disait, et je peux en témoigner car il l’a dit aussi devant moi, « tu vois ce noyer au fond du jardin ? Un jour je me pendrai à ce noyer ». L’idée de se pendre à un noyé nous faisait marrer. Au final, nous avons pleuré.

Tu as fini par quitter la région parisienne pour retourner à Lyon. Les seules nouvelles de toi que j’eus ensuite me vinrent par ma soeur, hasard des rencontres de quartier.

Sache que je pense souvent à toi et à Pascal. J’espère que ta vie s’est maintenant stabilisée, que tu fais des choses qui t’éclatent et que tu es heureuse. Si tu veux prendre contact avec moi ce sera avec grand plaisir. Mais je te laisse la main… et je comprendrais fort bien que tu ne le fasses point.

5 réflexions sur “Lettre à C.

  1. C’est un récit pas mal écrit; émue par ce passage
    « A l’époque, on lisait encore le journal, on allait au bistro se taper un galopin le matin pour refaire les niveaux, on allait chercher des mûres dans la cambrousse pour se faire des énormes tartes. La maison de Manon était notre point de rencontre. Une maison à l’écart du village, au milieu de nulle part. » cela m’a rappelé des souvenirs aussi.
    Pendu ou noyé… bien triste mais l’humour sauve la mise ! bien trouvé !

    Aimé par 1 personne

    1. On se doute effectivement à la lecture qu’il y a beaucoup de vérité; j’ai préféré taire par pudeur cette vérité dans mon commentaire. Je trouvais que c’était plus décent, plus respectueux, ne connaissant pas votre histoire. J’espère que l’approche « narration » que j’ai pu en faire ne vous a pas heurté.

      Aimé par 1 personne

    2. Nulle inquiétude à avoir, j’aime vos mots et les accepte bien volontiers. La vraie vie est souvent plus forte, plus tordue ou plus belle que nos propres inventions. Peut-être une manière de sublimer notre modestie.

      Aimé par 1 personne

    3. Et parfois c’est l’inverse, c’est en l’inventant, en la réinventant qu’elle prend une autre dimension, dimension bien plus grande qu’on aurait osé l’imaginer en vrai. Merci pour ces mots, modestes, et très beaux aussi.

      Aimé par 1 personne

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