Jazz es-tu là ?

Jazz es-tu là ?

Il y a onze jours que je n’ai pas écrit quoi que ce soit. Affolée par ce vide qui me gagne, ma muse s’est fait la malle, sans bruit, sans explication, juste comme ça, en douceur, aussi doucement que la chute d’une plume de duvet d’un juvénile sur un vieux parquet, tu sais celui dont certaines lattes grincent lorsque tu poses le pied dessus, tu reviens vérifier, tu reproduis le grincement, et pour un peu ton âme joueuse cherche les lames musiciennes et te voilà à inventer une musique qui n’amuse que toi. Forcément, tu entends « bon ça va, on a compris, tu peux arrêter maintenant steuplé ? ».

Tu as taquiné ta guitare, un petit motif descendant avec des bouts d’accords renversés. C’est ça les musiciens, ça renverse dynamiquement l’échiquier pour créer la surprise. L’oreille attend la note que le cerveau sait devoir arriver. Si elle arrive, la dopamine (hormone de satisfaction) se libère, comme une friandise pour récompenser d’avoir bien travaillé. Le phénomène du rush, anticipation de la montée du plaisir vers une résolution, un refrain, une séquence particulièrement jouissive, est un phénomène que l’on retrouve aussi chez les toxicos, les alcoolos et les joueurs. « Sex and Drugs and Rock and Roll Is very good indeed » chantait Ian Dury en 1979. Tiens, encore un que j’ai vu en concert…

Pour en savoir plus sur la musique et les hormones.

Cela peut tout aussi bien être très joli, mais cela restera juste chiant. L’idée est donc de ne pas arriver là où on est attendu, mais ailleurs dans un autre paysage, une autre couleur. Comme un plat que l’on t’amène. Tu y vois un légume. Ton cerveau sait déjà le goût que cela va avoir dans ta bouche. Mais le cuisinier est un farceur et il a déguisé autre chose en légume. Et ta bouche est surprise. C’est l’aventure, ton cerveau  doit acquérir cette nouvelle connaissance, en background, les mécanismes se mettent en branle pour stocker l’information au bon endroit et créer un chemin d’accès pour te permettre de retrouver la sensation.

La surprise est vite remplacée par autre chose, il faut maintenant que la nouvelle tonalité, le nouveau goût soit également bon pour en jouir. Les très bons sont ceux qui vous surprennent avec délice, sans faute de goût. Une rupture franche, sèche sera pardonnée si l’on atterrit sur une belle séquence musicale ou gustative.

Musique à écouter en lisant cet article : Plume / Escaping the dark side.

Induire une suite et ne pas la respecter, dévier vers ailleurs, emmener l’auditeur vers des inattendus c’est la recette d’un bon jazz. J’avais un ami qui n’aimait pas les concerts car il n’aimait pas les surprises et voulait retrouver toujours le même plaisir. Il avait de bons gouts musicaux, nous en partagions beaucoup d’ailleurs, excepté le jazz qu’il n’aimait pas, trop déroutant, trop hermétique pour lui, le qualifiant de musique pour initiés, pour savants. Cet ensemble de noms d’oiseaux que donnent au jazz ceux qui n’ont pas essayé ou n’ont pas eu l’occasion de le faire et qui se cachent derrière le fait qu’ils ne seraient pas assez « savants » pour y entendre quelque chose.

Certains de mes amis n’entendent rien à la technique musicale, qui ne les intéresse pas, ne les concerne nullement. Certains d’entre eux sont pourtant de grand amateurs et d’excellents connaisseurs de cette musique. Je les admire car ils m’impressionnent beaucoup. Pourtant tout est là ! Pas besoin d’être savant pour apprécier la musique de jazz, nul apprentissage en conservatoire n’est requis, juste de la curiosité, du bon goût, de la mémoire et une méthode d’initiation que je qualifierais de « à l’arrache », la même qui te fait tomber dans le dictionnaire et y passer des heures en bondissant d’un mot à un autre.

Entrer en profondeur dans l’oeuvre d’un musicien, écouter l’ensemble de sa production. Au travers, tu découvriras ceux qui ont participé à cette oeuvre et ainsi de suite. C’est un processus récurrent, en arborescence, avec l’avantage que tu n’as pas à revenir au point de départ initial. Tu découvres au fil du temps des oeuvres et des musiciens qui t’accompagneront toute ta vie. Rares sont ceux que tu délaisseras. Ils seront de plus en plus nombreux à t’accompagner, à t’enseigner, à te rendre de plus en plus riche.

Et chaque écoute te déversera de plus en plus d’hormone… surtout avec ce dernier opus de Plume…

 

 

Notes

A écouter en lisant l’article Plume: Escaping the dark side

Rappel du Sex & Drugs & Rock & Roll de Ian Dury pour les hormones et le rush

Pour en savoir plus sur la musique et les hormones.

Trois jours

Il y a parfois dans nos vies des moments où les mauvais coups se concentrent, pour faire comme une danse macabre autour de nous, un pied de nez à notre optimisme, à notre résistance, notre capacité de résilience. Un rappel que la vie n’est qu’un prêt, pas un don, et que le chaos nous la reprendra toujours.

Il y a trois jours Maman a terminé sa vie. Tout est là : Maman va mourir. Inutile de dire l’impact…

Il y a deux jours, Notre Dame de Paris s’est embrasée, entraînant une belle convergence humaine avant que ne s’élèvent des flammèches d’amalgames, de mauvaise foi, de bile, mais aussi quelques vérités que l’on aurait préféré ne pas entendre déjà. Après un court moment de fraternité, dominait de nouveau la cacophonie (j’avais écrit la cacaphonie, finalement c’est ça aussi !!) de notre tricolore poulailler. Je reste pour ma part majoritairement sur la sidération et la désolation ressenties.

Hier, j’avais rendez-vous à Foch pour un suivi après trois mois d’arrêt de mon traitement anti-cancer décrété après le constat de rémission totale de janvier.

La fête est finie, je dois reprendre le traitement. Le cancer, sonné et matraqué par le traitement, s’était planqué et ne montrait plus le bout de son grouin. En l’absence de traitement, il s’est cru à la fête et a repris son activité.

Mais alors qu’est donc cette notion de rémission totale ? Pas la guérison, cela je le savais. En fait c’est juste que l’on ne voit plus rien sur les analyses et les examens d’imagerie.

Moralité : reprise du traitement avec le protocole d’attaque. Je commencerai lundi après être rentré de l’enterrement de Maman.

Mon père nous disait : « la vie c’est comme une tartine de merde, certains jours, il y en a plus épais que d’autres !

Pas d’inquiétude, pas d’apitoiement, le moral est d’acier !

 

Maman va mourir !

Une évidence, une loi incontournable, la vie sort de nulle part. Du chaos nait la flamme, tremblotte, vacille, s’élève, s’affirme, se tient droite, faiblit, se ratatine, hésite et finalement retourne au chaos. Tu le sais toi aussi, on le sait tous. Pas de surprise, c’est inexorable, incontournable.

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Maman va mourir, là maintenant, dans quelques jours, quelques heures.

Quatre vingt dix huit années, dont les dernières sans pouvoir prononcer une parole. Mais avant, une vie entière, débutée trois ans après la fin de la première guerre mondiale, mes deux grands-pères étaient à Verdun en même temps. A vingt ans, mes parents vivaient dans un pays occupé. Une époque dont ils nous disaient que l’on ne pouvait se fier à personne, ne sachant jamais si l’interlocuteur était, derrière les apparences, ami ou ennemi, fiable ou fourbe, fidèle ou traitre.

Maman va mourir, c’est terrible !

Elle a aura été forte, nous aura amené à l’âge adulte avec ce qu’il fallait de principes et de liberté. Depuis que je suis établi en région parisienne, je descendais moins souvent la voir. J’en garde une culpabilité mal assumée. Nous devons tout à nos parents, la sortie du chaos, bien entendu, mais aussi et surtout tout ce temps consacré à nous élever, faire de nous des adultes. Avez-vous remarqué que le mot élevage était réservé aux animaux, aux plantes, au vin. Pour les humains, on parle de puériculture, ce qui du coup devient une science. Une science, élever un enfant !! Que les humains peuvent être stupides !

Maman va mourir, funeste destin !

Toujours souriante, elle ne déversait pas sur les autres ses difficultés. Le sourire ne serait-il pas un vrai traitement préventif pour l’entourage ? Je crois avoir hérité de ce trait de caractère, sans en tirer quelque honneur puisque « malgré » moi. L’héritage a ses lois… Oui c’était rassurant de retourner la voir. Je suppose que cela fonctionne pour tous, sauf peut-être pour ceux qui sont eux des rapports compliqués avec leurs parents, et encore…

La route est entre deux chaos-2
La route entre deux chaos

Maman va mourir !

Quelle tristesse, quelle injustice, quel désespoir ! La flamme va retourner au chaos et tout redeviendra sombre !

Addendum : Maman est décédée à 22h30. Andrée Marguerite Madeleine Lachazette épouse Vignon 10 avril 1921 – 14 avril 2019 ❤️

Recalé !

Il y a quelques temps, j’avais publié ma lettre de candidature au jury du livre France Inter. Quelques un(e)s d’entre vous avaient eu à cette occasion la gentillesse de me rassurer sur mes chances.

Les jurés ont été dévoilés ce jour à 13h00 et mon nom n’a pas été cité.

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I’m a looser !

Je ne me faisais pas d’illusion mais l’expérience m’aurait beaucoup plu. Je n’en retire aucune acrimonie et suis presque soulagé d’avoir échappé à la contrainte de lire des livres non choisis par moi.

Je passe à autre chose…

Bonne journée et bises à toutes et tous.

Fait divers

Lu hier un terrible fait divers. Une petite fille de neuf ans est électrocutée en prenant sa douche. Son beau-père qui a tenté de la secourir, idem. La maman s’en est sortie avec les mains brulées mais a survécu. L’article laisse entendre que des travaux auraient récemment été réalisés et pourraient être à l’origine de ce drame. Mais aussi « Une prise multiple qui « se trouvait près de la douche » est aussi évoquée, tout comme de l’eau sur le sol de la salle de bains. » comme indiqué dans Le parisien. La famille venait d’emménager dans cette maison assez dégradée et humide.

Je résume l’article de tête, c’est en tout cas ce que j’en ai retenu. Ce genre de drame est suffisament horrible pour que l’on n’en dise pas plus. L’association de l’eau et de l’électricité est fatale, on le sait tous. Il y a d’ailleurs des normes à respecter lorsque l’on fait une salle de bains pour éviter ce genre de catastrophe.

La cabine de douche était-elle assez étanche ? Que faisait cette prise multiple sur le sol près de la douche ?

Et c’est là que je déraille…

Ce n’est pas une petite fille de neuf ans qui a intallée la prise multiple à cet endroit. Généralement, mais ce n’est pas une règle, c’est plutôt l’homme qui s’occupe de l’électricité dans une maison. Mais il est sensé se méfier de l’association eau plus électricité. A moins que…

A moins que ce ne soit volontaire, que Madame soit toujours la première à prendre sa douche et que Monsieur ait concocté de l’assassiner. Malencontreusement, pour une raison non prévue, comme le fait que Madame, occupée à finir quelque chose, ait demandé à sa fille de prendre sa douche la première. Et paf le drame !

La victime potentielle du meurtre devient la seule survivante du désastre.

Mais quel serait le mobile ?

Monsieur est un serial killer. Il rencontre des femmes, les séduit, emménage avec elles. Son plaisir est de poser des caméras dans la salle de bain, les électrocuter, l’affaire est classée en drame domestique, et lui de se repasser en boucle les films de l’électrocution. Notre serial killer, fasciné par la chaine électrique, aurait adapté le concept en douche électrique, une mise à mort programmée qui lui procure du plaisir un certain temps. Mais hélàs, comme chacun sait, le plaisir décroit avec le temps et il doit se mettre à la recherche d’une nouvelle proie. Ça ne tient pas la route…

Ou alors, le coup de l’assurance vie. Monsieur fait signer à Madame une assurance vie. Les téléfilms US utilisent beaucoup cette ficelle. Sans trop se demander si les assurances sont aussi cons que cela, à payer aveuglément sans vérifier. Il y a toujours un enquêteur qui traîne, avec son chapeau à la Bogart, ses moeurs dissolus, une obligatoire tendance à s’alcooliser, sans oublier la belle et fidèle maitresse que l’on peut visiter quand le blues est trop prenant. Pas envie…

Non, pire, Monsieur est un pédophile, qui lorgne sur sa belle-fille et voit en Madame celle qui l’empêchera d’arriver à ses fins. Monsieur se verrait bien en Kampusch, à la différence près que Madame n’acceptera jamais et devra donc disparaître. Le scénario doit prévoir la disparition simultanée de Madame et de sa fille. Pour quelle raison ? Il faut une raison plausible mais invérifiable… Elles fuient les violences des hommes, bof ! Elles sont sous couverture car Madame est témoin dans une affaire de meurtre avec des gros méchants, rebof !

Madame a une double vie et s’apprèterait à quitter Monsieur. Voilà, les bonnes vieilles ficelles sont les meilleures. Une histoire de coeur, et si possible de cul, ça permet de glisser quelques scènes torrides. C’est ce scénario que je garderais si jamais je voulais écrire quelque chose suite à ce fait divers.

Mais c’est trop glauque, vraiment trop….

Lettre à C.

Ma très chère C.,

je te dois une lettre, enfin plus exactement des explications. Je t’ai promis, il y a près de vingt cinq ans, de te donner les raisons qui m’ont fait te demander de ne plus jamais me contacter, d’oublier mon numéro de téléphone, pour résumer de me rayer de ta vie. A l’époque, nous n’avions pas de téléphone portable, pas de sms, pas de réseaux sociaux. N’est-ce pas vertigineux que ce qui est maintenant d’une banalité crasse ait été totalement absent de nos existences il y a seulement vingt cinq ans.

Ce fut le temps pour moi de vivre ma relation avec S., nous marier et avoir deux enfants maintenant âgés de 19 ans et de 16 ans. Ce parallèle ne doit rien au hasard, j’y reviendrai.

Nous nous connaissons depuis toujours, nos parents étant amis. Nous étions deux enfants pas conformes, vaguement caractériels et plutôt difficilement gérables pour nos parents respectifs. Deux choses fondamentales nous liaient, l’amour et la pratique de la musique et je crois, le fait que nous reconnaissions dans l’autre la même non conformité. Deux petits canards d’une autre couleur que le reste de la troupe et qui le savaient. Cela nous marquait différemment.

Nous étions attirés, aimantés, mais ma timidité et le destin a retourné les pôles jusqu’au moment où je t’ai vu arriver dans mon lycée, toi qui jusque là fréquentait les écoles privées religieuses de la proche grande ville.

Pendant les vacances suivant l’année du bac, nous avons fait un grand voyage dans le nord de l’Europe. Huit jeunes, deux petites voitures et la liberté, nous ont fait traverser tous les pays. Tu as rédigé un journal que je dois avoir quelque part et je tombe parfois sur les photos de nos vingt ans.

Dans les années qui ont suivi, nous nous sommes peu vus. Un ami à toi en a profité pour t’épouser et te faire trois garçons. Tu as fini par atterrir à Paris pour suivre sa brillante carrière. Pendant ce temps, tu t’occupais de vos enfants.

Pour ma part, après un début professionnel à Lyon, je suis descendu vivre en Avignon. Mon travail me passionnait, mais avait le mauvais goût de me faire bouger en permanence, de telle manière qu’il m’est arrivé de ne dormir chez moi que deux soirs sur tout un mois. Cela faisait cher la nuit…

C’était l’époque des trajets en voitures, en train, en avion, les hôtels et les restaurants plus ou moins glauques, tout à fait propices à la dépression et à la picole, mais par chance je suis plus doué pour le bonheur et le sourire que pour la déprime. L’époque où l’on part très tôt de chez soi le matin pour y rentrer très tard. Malgré cela les trois années passées dans la cité papale me firent rencontrer de très chers nouveaux amis. Nous en reparlerons plus tard.

Et me voici à Paris pour la société Avignonaise. Et me voilà qui intervient chez un client qui connaissait ton mari. C’est comme cela que nous nous retrouvâmes… Je glisse sur les années qui ont vu ton mariage se casser la figure. Cela ne me regarde en rien, j’ai juste assisté à cette époque qui fut, je crois et cela ne me regarde en rien, fort nauséabonde pour toi.

Tu t’installes dans une maison de banlieue. La ville voit se côtoyer bourgeois et prolos dont une bonne partie issue de l’immigration, rendant la notion de sécurité quelque peu relative.

De mon côté, ma relation vieille de sept ans avec une autre C., était sur le déclin. Nous jouions à je t’aime, moi non plus, mais en insistant fortement sur le non plus. Du coup, notre cohabitation était hâchée par des périodes où je changeai de pénates, habitant à l’Haÿ les Roses, à Malakoff, de nouveau à l’Haÿ les Roses, puis à La Garenne-Colombes, par moi appellée Lapin-Pigeon.

Il m’est arrivé de me faire héberger chez toi, où tu mettais à ma disposition une chambre de tes enfants lorsqu’ils étaient chez leur père. Cela nous permettaient de passer des soirée à raconter des conneries, jouer du piano, manger (loin d’une punition, vu comme tu étais bonne cuisinière) et picoler. Certaines fins de soirées, notre état était si lamentable qu’il était vraiment préférable pour l’humanité que je reste sur place et ne taquine pas la conduite.

Une fois, nous revimes un ami de notre escapade nordique, alors directeur financier d’un très gros groupe de parfumerie de passage à Paris. Il avait évoqué, je m’en souviens, aimer se challenger lorsqu’il allait au toilettes, en tentant de synchroniser exactement la fin de son jet d’urine avec le début de la chasse d’eau. Je sais que tu t’en souviendras. J’étais héberlué, mais tellement rassuré que des personnes soi-disant bien placées dans la vie, puissent avoir des occupations aussi peu flatteuses. Ce n’est pas pour rien que l’on conseille d’imaginer son patron en train de chier pour faire tomber les appréhensions avant un rendez-vous important.

Ta maison a besoin de quelques travaux. Cela tombe bien, j’ai un ami d’Avignon, maintenant parisien, très doué de ses mains. Je te le présente sans imaginer une seule seconde que vos deux personnes, pour moi apartenant à des mondes si disjoints, pourraient aller plus loin qu’une relation client – artisan.

Aussi, lorsque tu m’as annoncé que tu t’entendais très très bien avec lui, qu’il n’était pas doué que de ses mains, et qu’il s’installait avec toi, ma machoire inférieure est tombée sur mes genoux. Heureusement qu’ils étaient là, d’ailleurs, sinon je l’aurais tout aussi bien récupérée par terre.

Je revois encore la maison où Pascal et moi nous étions rencontré à Saint-Didier, village au pied du Ventoux, où le temps était encore lent, assez lent et chaud pour les cygales. C’était en 1983 ou 1984. A l’époque, on lisait encore le journal, on allait au bistro se taper un galopin le matin pour refaire les niveaux, on allait chercher des mûres dans la cambrousse pour se faire des énormes tartes. La maison de Manon était notre point de rencontre. Une maison à l’écart du village, au milieu de nulle part. Je raconterai cela une autre fois.

A l’époque Pascal était l’amant d’une belge, que nous appellerons Catherine. Selon ses dires, Catherine avait tenu une émission sur le rock à la télévision belge et était venue avec sa mère apprendre l’oenologie à l’Université du Vin de Suze La Rousse. Catherine nous amenait des vins à déguster et à boire. C’est grâce à elle que j’ai appris, un peu, à déguster et à pouvoir trouver à un vin un petit goût de purin sans en être dégoûté. Nous goûtions tellement que les soirées se terminaient très tard dans des hauteurs alcolisées drolatiques.

J’étais très ami avec le fils de Manon, bien qu’il ait la moitié de mon âge. Avec lui c’était plutôt le pétard qui dominait. Du coup certaines soirées le shit se mélangeait à l’alcool. Je me souviens d’une soirée où Christophe et moi étions en bas à fumer des pétards, lorsque Pascal redescendait après avoir fait grimper Catherine aux rideaux, tirait sur le pétard, buvait un coup et racontait deux ou trois conneries avec nous, avant de jeter un coup d’oeil en haut et conclure « bon, les gars, c’est pas tout, mais je dois y aller, on m’attend ».

Catherine et Pascal sont ensuite venus s’installer à Paris où nous nous sommes beaucoup fréquentés et avons beaucoup goûté de vraiment très bons vins. A défaut on picolait du champagne.

Donc, ma chère C., pour revenir à notre histoire, je ne voyais pas de connexion entre vos deux mondes. Quelle erreur, quel aveuglement ! Vous eûtes ensemble une histoire, une belle et compliquée histoire, une histoire sans issue, enfin une vraie tragédie.

Je vais raccourcir l’histoire, tu la connais déjà si bien. En résumé, vous vous êtes mariés, vous avez beaucoup ri ensemble, beaucoup bu aussi. Le passé de Pascal lui a généré un cancer de la langue, lui a coûté une opération, une récidive.

L’alcool a rendu les choses incohérentes et violentes entre vous. Tu m’appelais à trois heures du matin pour me dire qu’il allait te tuer. Vous vous balanciez des casseroles à la figure. A distance, je faisais le casque bleu, parlant à l’une, puis à l’autre, puis on recommençait…. je ne savais plus qui croire, chacun se présentant comme la victime de l’autre. Lorsque je vous voyais tout allait presque bien… Vous étiez tous les deux mes amis, je vous aimais profondément et j’étais déchiré, sans avoir la clé. J’argumentais, je montais le ton de la voix, je conseillais, j’interdisais. Peine perdue, le combat, ce genre de combat était ingérable. Puis tu as commencé à m’appeler au travail, une fois, trois fois, cinq fois par jour. Professionnellement, je ne voulais pas sombrer.

A cette époque, je débutais mon histoire avec S. Tu as compris, j’ai voulu préserver à la fois mon esprit, mon boulot, mon amour pour S.

Là est la vraie cause de ce qui m’a fait vous abandonner à votre dérive. J’en garde une blessure ouverte qui ne guérira jamais. Cette blessure s’est agravée lorsque tu m’appris plus tard que Pascal s’était pendu, sans doute pour fuir à la fois sa vie qui partait en couille, votre histoire à laquelle il ne devait plus rien comprendre non plus, son alcoolisme et son cancer revenu.

Si je me fie à ma mémoire, lorsque tu m’as annoncé la nouvelle, tu m’as rappelé que Pascal disait, et je peux en témoigner car il l’a dit aussi devant moi, « tu vois ce noyer au fond du jardin ? Un jour je me pendrai à ce noyer ». L’idée de se pendre à un noyé nous faisait marrer. Au final, nous avons pleuré.

Tu as fini par quitter la région parisienne pour retourner à Lyon. Les seules nouvelles de toi que j’eus ensuite me vinrent par ma soeur, hasard des rencontres de quartier.

Sache que je pense souvent à toi et à Pascal. J’espère que ta vie s’est maintenant stabilisée, que tu fais des choses qui t’éclatent et que tu es heureuse. Si tu veux prendre contact avec moi ce sera avec grand plaisir. Mais je te laisse la main… et je comprendrais fort bien que tu ne le fasses point.

Certains jours l’écume est…

Vous êtes toutes et tous, comme votre serviteur, plus ou moins accros aux réseaux sociaux, les rezosocio, les zérosocio, on ne sait plus comment les appeler. Connecteurs géniaux, fournisseurs d’informations trop rarement vérifiées, pompes à fric, aspirateurs à exister, déployeurs de contre-vérité, putaclic comme disait une amie, poubelles à dysorthografie, dégueulis de frustrations, de colères et d’envie.

Au milieu de tonnes d’ordures déversées parfois par maladresse, quelquefois par bêtise, sinon parce que c’est notre fonctionnement habituel, et après avoir écarté les petits chats et autres petits animaux kisonbo kisonminions touça touça, on est surpris par la fulgurance d’une intelligence : un poème, une musique, une analyse profonde, une saillie drolatique.

Est-ce le reflet réel de notre société ? un artefact bidonné ? un intervenant maléfique ou généreux ?

Les réseaux sociaux existent dans la vraie vie (IRL = In Real Life) mais on ne s’en rend pas compte, car la vie a sa propre vitesse, une manière d’évoluer plus en phase avec le rythme de notre respiration. Entrer en contact avec quelqu’un prend du temps, et c’est rarement avec une invitation informelle de type « untel demande à être votre ami ». Il y a des formes, des usages à respecter sous peine de tomber en impolitesse et de déclencher un regard méprisant, un coup d’oeil inquiet, une réaction plus violente allant du cliché « Tu veux ma photo ? » jusqu’au fameux bourre-pif (à l’ancienne), celui avec le poing américain (années soixante) ou au célèbre coup de boule (plus moderne mais bien douloureux). Maintenant le cas est réglé, on se fait buter par arme à feu. Si l’on suit la logique des choses, la version futuriste pourrait être une déflagration nucléaire, même domestique….

Je me souviens de mon arrivée à Paris, habitué que j’étais des mœurs provinciales où l’on sourit aux gens croisés, osant dire bonjour à des inconnu(e)s. Mes premiers jours dans le métro, encore habités par la province me valurent quelques beaux râteaux, des visages fermés que mon sourire arrivait à fermer encore plus. Mon étonnement aussi de me faire bousculer par des hordes courant autour de moi. Je les trouvais bien cons, mais rapidement, sans savoir pourquoi, peut-être juste pour ne pas être le dernier, ce jour-là je devins l’un des leurs et fis le deuil de ma naïveté provinciale.

Avec les outils informatiques de réseaux sociaux, nous faisons fi de l’enrobage, des conventions, enfin pas tout à fait mais celles utilisées dans les rezosocio sont impersonnelles et sommaires. En un clic je demande à être connecté, au second clic, c’est fait. Mais connecté, qu’est ce que ça veut dire ? Cela veut dire que je te suis. En m’acceptant comme ami, tu m’autorises à marcher derrière toi sur le trottoir… Ben dis donc, quelle chance !

A la réception d’une demande, les plus prudents d’entre nous balayent le mur du demandeur pour évaluer les centres d’intérêt et tenter d’identifier la compatibilité. Mais je crains bien que notre besoin de gonfler nos « portefeuilles » d’amis nous incite à omettre ces étapes de vérifications. Faut-il que nous soyons en prise avec un fort sentiment de solitude pour courir après ces amitiés virtuelles ? Et puis, après tout, même le monde du travail requiert que chacun développe son réseau…

Puis vient le ballet des courbettes, une succession de « je t’aime », « moi non plus », « moi plus que toi ». L’histoire peut être très courte, mais parfois, l’assaut de politesses résiste au temps court du média et l’on se retrouve vraiment connecté à l’autre. La bienveillance, le clin d’œil, le partage s’installe dans la durée.

Certaines amitiés sont plus belles que d’autres, marquées par un profond partage de centres d’intérêt, par une communauté d’âmes, des expérience de vie communes, une curiosité, parfois le profond respect de ce que l’autre accomplit.

Le besoin du passage à la réalité, se voir In Real Life, dans la vraie vie, concrétise cette amitié. Ce n’est pas toujours recherché, quand ça l’est d’une commune volonté, cela donne lieu à de belles rencontres. Certaines et certains d’entre vous savent de quoi je parle.

Une des mes virtuelles amies réalise en ce moment même une forme de « performance » en traversant la France pour rencontrer celles et ceux du monde virtuel qui lui sont le plus proches. Une forme de plongée IRL ! Égoïstement, je serais très heureux de la croiser.

Nos réseaux sociaux nous donnent accès à nombre de belles informations. Je me nourris de ce qui est relatif à l’art : musique, photo, peinture, danse, littérature, sculpture… et me maintiens ainsi au courant de l’actualité, des concerts, des projets.

Hélas, nous sommes pollués par les grincheux chroniques, ceux qui trouveront toujours quelque chose à redire dans l’ordre du monde, les pisse-vinaigre chroniques soit parce qu’ils ne savent pas lire derrière les mots, soit parce que c’est leur nature de faire la gueule, soit parce qu’ils sont malheureux. Et je ne parle pas des professionnels de la fake news, ceux-là sont, après un rappel à l’ordre, vite éjectés. Il y a des vrais nuisibles, certains professionnels œuvrant dans la pire des politiques, celle des populistes, des anti-Europe, des complotistes, des illuminés, des anti-vacc, des anti-n’importe quoi…

Mes amis pisse-vinaigre, ne soyez pas étonnés si je m’écarte de vous. Sensible aux malheurs du monde, il y en a tant, je n’ai pas vocation à les absorber tous, sauf à risquer l’overdose alors que je cherche, comme vous, la loverdose. Les jours roulent l’un sur l’autre, presque inexorablement puisque tout ceci aura, malgré nos fantasmes d’immortalité, une fin. Et ce flux et reflux des jours caresse nos âmes d’une belle écume ou y trace des cicatrices qui font de nous ce que nous sommes.

Régis Vignon – Douarnenez aout 2016

Dans le monde des rezosocio, l’écume des jours peut être lumineuse et sublime, mais elle est aussi trop souvent terne, puante, nauséabonde et mortifère.