🤣 – Frédéric Beigbeder

🤣 – Frédéric Beigbeder

Ce matin, je déambule à grandes enjambées dans ma tête. Un dilemme insoluble me tiraille. D’une part j’ai décidé de faire des petites chroniques des bons livres que je lis, en écartant les moins bons, sous le fallacieux prétexte que ne rien dire des mauvais livres serait la meilleure façon, et peut-être la plus cruelle, de traiter la médiocrité. Ce livre m’a posé souci par rapport à ce principe.

Octave Parango, qui parait ressembler à son auteur comme une goutte d’eau à une autre, se raconte avec une lucidité sans pitié. La démarche est courageuse et difficile. Ne serait-ce pas sa manière de s’autopsychanalyser afin de sortir grandi de l’exercice ? Ce n’est pas rien d’oser afficher, j’allais écrire ses turpitudes mais ce n’en sont pas, son attitude désinvolte d’éternel étudiant bambocheur.

Nous pouvons tous nous retrouver dans ce qu’il décrit. Nous avons tous et toutes eu une période où le jour faisait mal aux yeux, plus habitués à l’ambiance nocturne des bars et boites où se tramaient discussions enfumées et infinies beuveries, qu’à la lumière crue de la journée. Mais nous avons refermé cette époque, incompatible avec l’état de salarié.

Notre auteur est étranger à un travail cadré. Il vit d’écriture d’articles, de livres, de scénarios, ce qui lui autorise ses nocturnes expéditions. Il nous raconte comme il est difficile, une fois passé la cinquantaine, de garder la tête haute à agir comme un étudiant alors que l’on ne l’est plus depuis longtemps. D’autant plus que ses compagnons et compagnes de nuit sont jeunes, eux. L’une est d’ailleurs très belle et sans pitié, qui lui fait remarquer très crûment.

Il évolue parmi des beautés, qui se dérobent de plus en plus à ses avances. Il est lucide. Il a de la tendresse pour elles, pour ses compagnes et compagnons de virées. Beaucoup de tendresse pour les gens qu’il côtoie mais la dent dure aussi. En particulier avec une bande d’humoristes radiophoniques professionnels, dézingueurs de têtes de turc sacrifiées sur l’autel de leur propre célébrité. Il a été au milieu d’eux et les connait bien. Il les a analysés, il est très bon pour cela.

Il a changé les noms, histoire d’éviter les emmerdements, mais pas assez pour nous éviter de les reconnaître. C’est un peu comme le casse-boite des fêtes foraines. Tout le monde gagne. Et certains prennent cher, à juste titre. Il cite Gramsci « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. ». C’est d’une cruauté sans nom envers les rigolos visés que d’utiliser les mots d’un pur marxiste pour les traiter de monstres sans le faire soi-même. Surtout dans une radio placée plutôt à gauche sur l’échiquier politique, dont l’auditeur favori serait, aux dires même de la patronne de la radio, un professeur majoritairement de gauche.

Octave arrive à être de gauche, de droite tout en se pensant anarchiste aristocrate. On a bien compris qu’il se situait ailleurs, que son observation politique des choses était sans parti pris, que rien que le fait de raisonner parti était trop réducteur. Son analyse est lucide d’ailleurs, un comble pour un personnage autant défoncé. Un cours sur les drogues est livré ici pour ceux qui, comme moi, ont arrêté d’y toucher il y a longtemps. Vous pourrez rattraper votre retard.

Octave a beaucoup de tendresse pour lui-même, comme s’il s’observait de l’extérieur avec cette lucidité évoquée plus haut. Du coup, on a aussi beaucoup de tendresse pour lui. Sur le plan de l’écriture, et bien, comment dire, c’est écrit très proprement. Cependant, ne vous attendez pas à un style décoiffant ou un souffle poétique hors norme. L’écriture est à son service, pas l’inverse.

Pour résumer, si je fais cette chronique, c’est que, sans être retourné, j’ai bien aimé le jeu entre l’auteur et son personnage, bien aimé la chasse contre les rigolos obligés contre qui j’ai les mêmes griefs et la même lassitude. Je me suis retrouvé par ci par là dans ses errances, comme un amateur de whisky qui déguste un Linkwood pour la première fois, certainement pas d’égal à égal.

Ce livre, précédé par 99 Francs et Au secours pardon, clôt une trilogie centrée sur Octave Parango.

L’homme-joie – Christian Bobin

L’homme-joie – Christian Bobin

Hier, le confinement m’a parlé de livres. Il m’expliquait que sa finalité première, qui n’est pas de faire en sorte que les parents remplacent les professeurs à l’avenir mais bien de sauver des vies, en cachait une autre, plus discrète mais tellement importante. La curiosité qui bondissait en moi me fit l’interroger dessus.

Il me dit « mais que fais-tu en ce moment ?».

Tu le vois bien, je lis. Mais je lis tous les jours, ça n’a rien à voir avec toi, espèce de vantard !

«Es-tu certain que je n’ai pas incité certain à mettre le nez dans un bouquin ? ou à réfléchir à la lecture ? ».

Je ne peux le savoir. Pourquoi pas, peut-être. Et si tel est le cas, c’est bien. Il est aussi vrai que j’échangeai avec une amie, par la voie des réseaux sociaux rassure-toi, qui expliquait s’offrir deux livres par semaine depuis des temps immémoriaux et du coup donnait des livres pour n’en garder que l’essentiel. Je lui répondis que c’était juste pour faire de la place aux nouveaux.

Cette nuit je pensais à des images d’appartement d’écrivains et de poètes, des murs recouverts de piles de livres du sol au plafond, des cathédrales de livres au milieu des pièces. Des vies entières de livres décrivant parfois des vies entières. Des mondes infinis contenus dans ces petites boîtes qui, une fois refermées, gardent un peu de nous.

Et je repensais au livre que je viens de terminer. L’auteur y parle de Glenn Gould, fou de Bach, qui arrêta ses concerts à trente-deux ans pour vivre plus intensément son amour pour le musicien, qu’il continua d’honorer par ses enregistrements. Ecoutez ce qu’il en dit « Dans la musique on est comme dans l’amour : engagé sur le sentier de la vie faible. On va du point A au point B, d’une lumière à une autre. On est entre les deux, trébuchant dans le noir. Vivant d’incertitude et souriant d’hésitation, attentif à ce mouvement en nous de la vie frêle, oublieux du reste. ».

Je me faisais la réflexion que si certaines de nos activités nous éparpillent l’âme et nous font perdre le contact avec nous-même, d’autres nous permettent d’en recoller les fragments et de la positionner bien au milieu de nous. Quand nous faisons de la musique, quand nous lisons, nous écrivons, nous nous sentons pleinement bien, notre âme s’est replacée au milieu de nous, bien équilibrée, tiraillée en rien. La plénitude.

Le même auteur parle des images que lui inspirent des fleurs, et croyez-moi il va loin dans ce sens. A celui qui voudrait l’accuser de mièvrerie, il précise « Que dira-t-on à maître Dögen, ce sage du treizième siècle japonais, lorsqu’il écrit : « L’univers entier est fait des sentiments et des émotions des fleurs » ? »

Pour en finir, je ne peux pas omettre de vous citer ce que notre auteur a trouvé dans Suréna un ouvrage de Corneille, et qui concerne l’inépuisable douleur de vivre et pourrait bien être la synthèse de toute vie « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ».

J’ai déjà parlé de cet auteur, il s’appelle Christian Bobin. Poète prosateur, il a le pouvoir de mettre à jour les ressorts des humains à coup d’images, lesquelles, une fois assemblées, composent l’essence même de la personne.

La dame blanche – Christian Bobin

La dame blanche – Christian Bobin

Entreprendre la lecture d’un ouvrage de Christian Bobin n’est pas mince affaire. On sait que l’on sortira changé de l’expérience. Un livre par lui écrit est une plongée dans la crue vérité des gens. On pourrait penser que le fantasme, l’imagination est au rendez-vous ! Je ne le crois pas, Bobin excelle dans une forme d’analyse poétique au service de la seule vérité du personnage. Une vérité extrêmement crue, objective et bienveillante à la fois.

Christian Bobin nous dévoile ici les mécanismes profonds de la poétesse Emily Dickinson, qu’il décrit comme une sainte, se réfugiant et trouvant son meilleur dans l’accomplissement de tâches quotidiennes obscures et méprisées.

C’est impressionnant de lucidité de la part de Christian Bobin qui fait écho à celle, très crue, de la poétesse sur elle-même. Emily n’a aucune illusion, aucun désir, à part quelques amours malheureuses dans lesquelles elle trouve le moyen d’être encore plus sainte. C’est le terme qu’utilise Bobin, non qu’elle le revendique ou le prône, mais parce qu’elle le vit, ce qui illumine le moindre des actes ou des mots de notre dame blanche.

Quelques extraits par moi relevés :

– Sur l’enfance d’Emily : « Un poète, c’est joli quand un siècle a passé, que c’est mort dans la terre et vivant dans les textes. Mais quand c’est chez vous, un enfant épris d’absolu, bouclé dans sa chambre avec ses livres, comme un jeune fauve dans sa tanière enfumée par les Dieux, comment l’élever ? Les enfants savent tout du ciel jusqu’au jour où ils commencent à apprendre des choses. Les poètes sont des enfants ininterrompus, des regardeurs de ciel, impossibles à élever . »

– Sur la collégienne Emily : « La trop sage collégienne d’Amherst (ndlr : sa ville) regarde Dieu improviser le monde à chaque instant. Elle dresse en secret la liste de ce qu’elle aime : les poètes, le soleil, l’été, le paradis. C’est tout. La liste est close, note-t-elle, et le premier terme suffit : les poètes engendrent un soleil plus pur que le soleil, leur été ne décline jamais et le paradis n’est beau que d’être peint par eux. »

– Sur une des rares photos d’Emily : « La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L’éclat du verbe perce la nuit du monde. »

Ce livre de Christian Bobin est une merveille. Il vous ouvre à la poétesse et vous laisse changé à jamais. Lisez-le absolument.

2.0 Euterpe en sa beauté

2.0 Euterpe en sa beauté

Les deux sont du sud, l’un de Hyères, l’autre de Bayonne. Ils ont presque le même âge. Les deux sont d’une fratrie de musiciens et ont une carrière bien remplie sous leur nom ou en collaboration avec les plus grands.

En 1999 ils ont déjà collaboré à un album duo appelé Ameskeri, ce que veut dire Rêver ou songe en langue Basque. Vingt ans après ils ont remis le couvert. Une envie, plus qu’une obligation, de voir ce qu’il pourrait sortir de leurs instruments vingt ans après. Vingt ans se sont écoulées et des musiciens évoluent beaucoup dans cette durée.

Pour en savoir plus sur leurs histoires, leur rencontre, leurs influences, leur positionnement de musicien, écouter l’interview faite par Art-District.Radio, document très intéressant fait par cette webradio qui dépasse le cadre stricto sensu de l’album.

J’ai d’ailleurs ajouté en pied de cette chronique quelques liens vous permettant d’écouter quelques interviews des deux musiciens enregistrés à la sortie de l’abum, ainsi que les accès à l’album.

Que peut-on attendre d’un duo de deux musiciens de cette trempe ? Leur expérience, leur âge nous laisse entendre que leur art sera allégé de tout superflu et ne laisser sortir que l’essentiel, une musique « à l’os ». Nous attendons le beau son épuré et mélodique de Stéphane Belmondo associé au jeu riche, percussif et aventureux de Sylvain Luc.

J’ai des albums des deux, j’ai vu les deux jouer sur scène. J’ai eu l’occasion d’assister à une master-class de Syvain Luc il y a 20 ou 25 ans à Nanterre. J’aime les deux. D’un côté j’attends énormément de cet album, je me réjouis du plaisir que je vais prendre à les écouter ensemble, d’un autre côté je serais dévasté si le résultat n’était pas à la hauteur de mon attente.

La dernière scène où j’ai vu l’un des deux sur scène était le Belmondo quintet reformé qui se produisait au Sunset en février 2019. Les deux frères sur scène c’est spécial. L’un est un dandy de la ligne mélodique, l’autre un chercheur volubile. C’est Chet Baker ou Miles avec Coltrane ou Parker. Quand Stéphane Belmondo a joué son chorus, il se rassoit tranquillement sur son siège, un sourire accroché, comme si rien de spécial ne s’était passé. Quand Lionel Belmondo a fini son chorus, il est à bout de souffle tellement il a donné, fouillé, et il a besoin d’un petit temps pour remonter à la surface. L’un maitrise le son, la mélodie et le sens. l’autre descend dans ses tréfonds, et ne nous cachera rien des belles et les bêtes qu’il y a trouvé. Un grand moment de musique. Jacky Terrasson était passé à la fin pour jouer quelques pièces avec son ami Stéphane.

Alors Régis, cet album ? Oui, je vais vous en causer. Au détour d’un post Facebook j’ai dit qu’il était « beau » et si j’écris cette chronique c’est pour répondre à mon excellent ami Cyril qui trouvait ce « beau » un peu court.

L’album 2.0 est sorti chez Naïve le 18 octobre 2019. Sur quatorze morceaux, seuls deux morceaux ne sont pas d’eux. Les autres sont des compositions de Luc ou de Belmondo. Trois sont même des improvisations (« 2.0 », « 2.1 », »2.2″).

Oui c’est album est beau. Il est aussi la quintessence, du nectar de musique. Les notes sont rondes, pleines de sens. Le jeu aux doigts de Sylvain Luc arrondit l’univers sans la dureté du médiateur. On connait son jeu percussif, il est maintenant présent avec finesse et donne du corps. Stéphane Belmondo survole avec le son très rond de son bugle, ou un peu plus incisif de sa trompette comme sur « It’s Real ». Il nous raconte les personnages qui évoluent dans le riche décor créé par Sylvain Luc.

Le duo fonctionne à merveille, les deux se complétant à la perfection. A noter que plusieurs fois sur l’album les deux reprennent des phrases de l’autre. Habitude de défi souvent utilisée par les improvisateurs voulant s’affirmer, mais ici ce n’est pas pour s’affronter ou passer devant l’autre, mais pour marquer leur respect mutuel.

La musique de cet album est aérienne, elle ne s’impose pas, elle suggère et laisse de la place à nos rêveries. Le son est épuré, et d’ailleurs je trouve la qualité du son vraiment excellente.

De temps à autres, comme dans « 2.1 », un des morceaux improvisés sauf erreur de ma part, on voit bien les reprises de motif, les mélodies sont des phrases descendantes qui se succèdent, comme des vagues. Puis Sylvain Luc prend le morceau et l’emmène ailleurs jusqu’à sa fin.

Tiens un morceau avec une basse (« Joey’s Smile »), qui descend chromatiquement, puis crée une espèce de retard en restant sur la même note, avant de repartir vers le bas tout en douceur. Les accords tissés en fond offrant au bugle un espace ouvert que ce dernier peuple des notes essentielles. Une petite dissonance discrète de fin.

Sylvain Luc joue aussi de la basse, il aime bien en jouer pour un soir. Suite à la demande de Louis Winsberg, il avait d’ailleurs pris la basse de sa formation quelques temps, mais s’est senti vite frustré de ne pas pouvoir ajouter ses propres couleurs harmoniques. Tout de même, Louis Winsberg s’est payé le luxe d’avoir Sylvain Luc comme bassiste, comme d’autres se sont payés le luxe de jouer avec Biréli Lagrene à la basse.

Le motif d' »African Waltz » me fait penser à une musique qui collerait parfaitement avec la série Oggy et les cafards, que je regardais avec mes enfants lorsqu’ils étaient petits. Une forme de glissade à connotation humoristique, un pied de nez à la normalité. Une basse aux cordes étouffées qui percute plus qu’elle ne note. Là-aussi une descente chromatique…

Et c’est là que la technique me trahit. Un download en cours, il ne lui reste pourtant que 3 minutes, bloque le streaming et la musique hoquette puis s’arrête, reprend et s’arrête de nouveau. Au secours, je veux la fibre !!!! Maintenant, de suite….

Frustration des frustrations… A peu près la même que lorsque je me régalai à écouter Coltrane dans Love supreme sous la douche, et que la batterie de mon enceinte portable a rendu l’âme, à un moment où John allait résoudre…

« The melancoly of Rita » : Sylvain Luc propose une trame harmonique et rythmique fouillée sur laquelle Stéphane Belmondo envoie des mélodies aux notes rondes assez détachées. Chaque musicien rebondit sur les phrases de l’autre. Cette musique, hors du temps, fait écran à tous nos tracas, nous attrape en douceur et nous emmène dans un territoire plein de zénitude.

Que dire de « 2.0 » ? Vous aviez oublié que cet abum contenait des morceaux improvisés. « 2.0 » vous le rapellera. Un instrument distille des notes cristallines et vibrantes, je pencherait pour un Glokenspiel, mais sans être certain et sans savoir qui en joue. Sylvain Luc égrenne une harmonie dont la logique est souvent surprise, ou nous assène des lignes percutantes. Stéphane Belmondo joue du bugle et de la trompette. La post prod a ajouté de la réverb et de l’écho. Un mélange de minimalisme, de structure, de déstructure, d’harmonie claire ou asbconse, de petites notes fermées mais aussi quelques envolées. Une longue descente, puis Sylvain Luc reprend une partie plus sauvage tempérée par le cristallin Glokenspiel qui fade out pour finir.

Puis « Evanescence », un morceau plus classique entre ciel et terre où le guitariste instaure un cadre légèrement mélancolique où le bugliste (je crois…) développe une histoire de vie au-delà d’une mélodie. Une guitare assez aérienne faisant place au rêve versus un bugle plutôt terrien conteur de vie. L’un nous envoie au ciel, le second l’humanise, le peuple…

Je citerai encore « Mort d’un pourri », reprise de Philippe Sarde pour le film du même nom où Stéphane Belmondo s’exprime joliment à l’accordéon, son premier instrument. A noter que l’accordéon fait aussi partie de la vie de Sylvain Luc qui a joué avec Richard Galiano, Lionel Suarez ou encore son frère Gérard Luc.

Je vais arrêter ici, ne souhaitant faire une liste exhaustive des quatorzes pièces. Celles sur lesquelles je n’ai pas zoomé méritent autant votre intérêt que celles cités ici. J’ai titré ce texte « 2.0 Euterpe en sa beauté ». Cette nuit, dans un demi-sommeil, j’imaginais écrire « 2.0 Les serviteurs d’Euterpe », mais à l’instant je recule car ces messieurs ne sont pas des serviteurs mais des guides, ils jettent dans nos oreilles séduites des univers de beauté. Vingt ans après les premières rêveries, le songe est toujours de mise et il est foutrement agréable.

Pour résumer et pour mon ami Cyril, je maintiens, c’est beau !

Emission Club Jazz à FIP du 21/10/2019

Interview audio par Art-district.radio

Pour écouter / acheter l’album 2.0

« The Melancholy of Rita » chez TSF JAZZ

Noir & Blanc

Noir & Blanc

Je suis tombé en amour pour les noirs et les outrenoirs de Soulages (¹). Sa démarche m’avait interpellé mais je n’avais pas creusé plus avant, restant sur des premières impressions. Plus récemment J’ai dégusté avec un grand bonheur le petit livre, plutôt une longue lettre, pourrait-on dire, écrite par Christian Bobin à son ami Pierre Soulages, manière de lui souhaiter son centième anniversaire. Cet ouvrage s’appelle « Pierre, » titre qui se rapproche plus au début d’une lettre qu’au titre d’un livre (²). Bobin y tutoye son ami Soulages et lui parle de son oeuvre, de lui et de plein d’autres choses. A cette occasion, j’ai pu m’interroger plus avant sur les raison de mon intérêt pour le peintre.

Je m’autorise une parenthèse pour inciter celles et ceux qui n’auraient pas encore lu Christian Bobin à pallier ce manque rapidement. Il est de ceux qui vous attrapent dès la première phrase par sa langue belle, riche, construite, limpide toujours au service d’idées justes. Il serait fort dommage de passer outre. Parenthèse fermée.

Bien qu’il n’ait pas produit que cela, Soulages lèguera à la postérité une oeuvre originale, dont les très connus outrenoirs, et peut-être même un noir Soulages, comme Klein nous laissa son bleu. Soulages travaille la matière, créant des rides, des stries dont le relief capture la lumière. Son originalité est là, il crée de la lumière là où elle ne devrait pas exister. Pour les uns, le noir n’est pas une couleur, cependant nous pouvons acheter un tube de peinture noire. Pour d’autres c’est l’absence de couleur, sans doute par analogie avec le sombre vide interstellaire. On joue sur les mots.

Soulages
Un Outrenoir de Soulages

Ne dirait-on pas comme une couverture de maison, des bardeaux ou autres tuiles de bois, qu’un reflet de lumière allumerait ? La manière dont le tableau est éclairé doit avoir une importance primordiale. Sans doute que changer la place des éclairages doit modifier le tableau. Ne serait-ce pas la présence des ombres « rasantes » qui crée de la lumière par le seul contraste avec les parties moins sombres ?

Le référentiel additif est fait de trois couleurs primaires, à partir desquelles toutes les autres sont fabriquées. Le référentiel soustractif part du blanc, dont on tire toutes les autres en utilisant trois filtres. Les trois filtres utilisés simultanément donnent du noir.

Pour résumer, le noir serait l’absence de couleur et le blanc l’addition de toutes les couleurs.

Ces derniers jours, une amie Facebook, dont j’apprécie autant l’humour à la fois fin, facétieux et férocement punk que son écriture, particulièrement ce don qu’elle a de composer de drolatiques dialogues de sourds, me fait découvrir un photographe de Java qui s’appelle Hengki Koentjoro. Ce photographe travaille des photos en Noir et Blanc, mais une partie de sa production a un fond à dominante blanche.

Les sujets, noirs ou gris sont petits, au milieu de l’immaculé vide qui les contient. Ils essayent d’exister dans un univers quasi monotone et sans issue. Du coup on ne voit que les petits détails qui prennent vie, désespérément mais avec une force inégalée. Evidemment, je tombe en amour, comme vous pourrez le faire en allant fouiller son site (³).

Koentjoro
MN05 de Koentjoro, fait partie d’une série appelée Minim.

Une nappe de brume laisse échapper une crète arborée. La trouée est refermée à l’arrière par la lèvre d’un nuage blanc immaculé. Objectivement, j’ai du mal à penser que le photographe n’ait pas joué sur la post-production afin de blanchir la brume. Mais sait-on jamais ? On ne voit que la ligne de crète et les quelques arbres qui sortent du lot ainsi que sur la gauche l’ombre de ce qui pourrait être un pilone électrique ou bien un clocher très fin très haut ou encore un poteau de transmission.

Dans sa gallerie, vous verrez aussi un thème Noir. Le site de Hengki Koentjoro est en anglais mais le mot Noir est bien écrit en français.

L’un des paradoxes m’est vite apparu, l’immensité blanche est vide. Pourtant, autour de nous, autour de notre planète, le vide est noir. Ici, sur les photos de Hengki Koentjoro, il est blanc. Sur le noir apparaitront des sujets ou des détails blancs, ou colorés ou lumineux. Sur le blanc les sujets ou détails seront noirs ou gris pour exister. Pourquoi enfoncer de telles portes ouvertes ?

Un autre paradoxe me sauta aux yeux lors de la lecture du wiki de Soulages : « Il a tout juste huit ans lorsqu’il répond à une amie de sa sœur aînée qui lui demande ce qu’il est en train de dessiner à l’encre sur une feuille blanche : un paysage de neige. « Ce que je voulais faire avec mon encre, dit-il, c’était rendre le blanc du papier encore plus blanc, plus lumineux, comme la neige. C’est du moins l’explication que j’en donne maintenant. »« . 

Les deux artistes sont partis de la même idée, faire plus blanc que blanc. A l’arrivée, l’un a taquiné le blanc, l’autre le noir, les deux le Noir et Blanc.

Le farceur que je suis s’est amusé à superposer les deux tableaux pour voir ce que cela ferait, tout en me disant que cela ne ferait rien d’intéressant. Et bien je n’ai pas été déçu…

Noir et Blanc
Superposition par photoshop des deux tableaux. Pas choquant mais on obtient plus du gris sur gris qu’autre chose…

 

Soulages est exposé au Louvres jusqu’au 8 mars 2020. A ne pas louper, nous pourrions nous y croiser… (∗) https://www.louvre.fr/expositions/soulages-au-louvre

Renvois

Les Inéquitables – Philippe Djian

Les Inéquitables – Philippe Djian

Ses premiers livres ont été mes fidèles compagnons. Je n’en loupais aucun. Si ma fidélité envers Djian s’est étiolée au fil du temps, sachez qu’il n’en est pas coupable et j’en assume entièrement la responsabilité. Autant j’aime fort, autant je peux être victime de l’usure et laisser l’amour s’effilocher bêtement. Au fil du temps, je suis passé d’acheteur compulsif de chaque opus à lecteur occasionnel, mais en restant attaché à son oeuvre.

Sa plume sèche sans fioriture me touche. Je ne me souviens pas de ce qu’il en était dans ses premiers ouvrages, mais j’ai remarqué dans cette dernière lecture l’absence de guillemets. Les mots des personnages sont posés sans petits signes ouvrant et fermant un changement de parole. Un détail me direz-vous ? Oui, mais le guillemet est un confort auquel nous sommes habitués. Finalement, mes ami(e)s, on s’en passe très bien.

Je me suis retrouvé chez moi au milieu de son écriture, mais un chez moi amélioré par le rejet de tout superflu, seuls les mots signifiants sont là. On sent que le temps a fait son ouvrage, et que Djian, à l’instar des grandes artistes expérimentés, aurait très bien pu jouer la célèbre phrase de Miles Davis « Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les plus belles ?« .

Comme toujours Djian nous propose des personnages forts, attachants malgré leurs défauts, affichés avec leur entièreté et non idéalisés. C’est peut-être bien ce qui les rend vivants, attachés à la vie, celle que nous vivons, et non des fantasmes. Nous autres, humains, sommes pluriels, composites et nullement monolithiques. Nous cohabitons avec nos forces, nos faiblesses, nos envie et nos frustrations.

Je ne vous donnerai pas de détail, mais sachez que vous retrouverez les ingrédients habituels de l’auteur, le Sex & Drugs & Rock & Roll de Ian Dury, les gentils pas forcément très gentils et les méchants, carrément méchants, jamais contents…. Eros et Thanatos sont toujours les moteurs de la vie et des romans. Après tout, vous n’avez qu’à aller chez votre dealer de livres favori…

Je suis sorti un peu frustré car l’opus est court et j’aurais bien aimé continuer à voguer en compagnie de ces personnages, en bord de mer où l’auteur les fait vivre. On imagine volontiers le Pays Basque. Mais même courte, l’histoire est riche et complète.

Un extrait

Pour accompagner, The Clash : Rock the Casbah

Le café des délices – Linda Da Silva

Le café des délices – Linda Da Silva

Musique à écouter en lisant : Le café des délices de Patrick Bruel

Linda est menue, ses grands yeux vous scrutent avec curiosité et son sourire vous accueille. Sa voix est douce, elle aime partager son Café des délices avec les lecteurs qui la visitent sur les salons. C’est ainsi que je l’ai rencontré au récent Salon du livre de Vernon.

Son livre lui ressemble. Elle s’en explique dans les dernières pages. Passionnée par les livres et l’écriture depuis toujours et par le fait de pouvoir faire ressentir les émotions humaines par l’écriture, mais également passionnée par la cuisine, elle s’est prise à imaginer un endroit unissant les deux.

Le café des délices doit son nom à la chanson de Patrick Bruel que vous êtes certainement en train d’écouter grâce au lien trouvé au début du présent article. Les noms des personnages sont souvent pris dans la « vraie vie » de Linda.

Ce Café des Délices est un restaurant, tenu par Linda, où des habitués se croisent quotidiennement et deviennent des amis. Leurs histoires, chacun à la sienne, se sont croisées, se croisent où se croiseront. Beaucoup de discussions, d’échanges, des histoires d’amour, dans le Paris de maintenant, celui qui connait les attentats terroristes, des drames de la vie que représentent la maladie, l’accident, la mort, la séparation, l’infertilité, et j’en passe. Ces thèmes sont traités avec beaucoup de retenue, l’auteure ne se complaisant aucunement à badigeonner son livre d’un pathos lourdingue.

Il en ressort un livre qui traite de plein de sujets de nos vies avec justesse et finesse, d’un manière assez légère, non pas superficielle mais bien sans pathos.

Linda, tu m’as embarqué dans ton café des Délices, je m’y suis senti très à l’aise. Dans mes mains il n’aura pas tenu trois jours. Si j’ajoute que le garçon hypersensible que je suis n’a pas manqué de verser sa petite larme, vous aurez compris, mes ami(e)s, que je vous conseille sans réserve de lire le Café des Délices.

Ce premier épisode La Rencontre sera suivie d’un second. Sortie prévu octobre 2019. Je vais devoir attendre…