Le café des délices – Linda Da Silva

Le café des délices – Linda Da Silva

Musique à écouter en lisant : Le café des délices de Patrick Bruel

Linda est menue, ses grands yeux vous scrutent avec curiosité et son sourire vous accueille. Sa voix est douce, elle aime partager son Café des délices avec les lecteurs qui la visitent sur les salons. C’est ainsi que je l’ai rencontré au récent Salon du livre de Vernon.

Son livre lui ressemble. Elle s’en explique dans les dernières pages. Passionnée par les livres et l’écriture depuis toujours et par le fait de pouvoir faire ressentir les émotions humaines par l’écriture, mais également passionnée par la cuisine, elle s’est prise à imaginer un endroit unissant les deux.

Le café des délices doit son nom à la chanson de Patrick Bruel que vous êtes certainement en train d’écouter grâce au lien trouvé au début du présent article. Les noms des personnages sont souvent pris dans la « vraie vie » de Linda.

Ce Café des Délices est un restaurant, tenu par Linda, où des habitués se croisent quotidiennement et deviennent des amis. Leurs histoires, chacun à la sienne, se sont croisées, se croisent où se croiseront. Beaucoup de discussions, d’échanges, des histoires d’amour, dans le Paris de maintenant, celui qui connait les attentats terroristes, des drames de la vie que représentent la maladie, l’accident, la mort, la séparation, l’infertilité, et j’en passe. Ces thèmes sont traités avec beaucoup de retenue, l’auteure ne se complaisant aucunement à badigeonner son livre d’un pathos lourdingue.

Il en ressort un livre qui traite de plein de sujets de nos vies avec justesse et finesse, d’un manière assez légère, non pas superficielle mais bien sans pathos.

Linda, tu m’as embarqué dans ton café des Délices, je m’y suis senti très à l’aise. Dans mes mains il n’aura pas tenu trois jours. Si j’ajoute que le garçon hypersensible que je suis n’a pas manqué de verser sa petite larme, vous aurez compris, mes ami(e)s, que je vous conseille sans réserve de lire le Café des Délices.

Ce premier épisode La Rencontre sera suivie d’un second. Sortie prévu octobre 2019. Je vais devoir attendre…

Philippe Lançon – Le Lambeau

Philippe Lançon – Le Lambeau

Trois opérations requises l’une par une tendon rotulien explosé, puis deux autres par le cancer me laissaient imaginer que je connaissais plutôt bien l’hôpital. Quelle bétise !

Philippe Lançon, journaliste à Libération et à Charlie-Hebdo, dans les locaux de Charlie le 7 janvier 2015, a été grièvement blessé au visage lors de l’attaque terroriste que vous savez.

Dans ce livre, il raconte quelques éléments de contexte de sa vie « d’avant », les plus émouvants sont les minutes qui précèdent l’attaque, un échange avec Cabu sur Elvin Jones (voir l’article à ce sujet), un autre sur le dernier (à l’époque) livre de Houellebecq Soumission qu’il avait chroniqué et sur lequel les avis restaient partagés, l’intérêt de se placer à côté de Wolinski de manière à le voir dessiner des personnes de la réunion, entre autres la belle Sigolène Vinson.

Puis l’acte… je me garderai d’évoquer ce passage, concentré de sidération et d’incompréhension, comme si l’auteur avait quitté son corps. Enfin pas exactement une décorporation, mais néanmoins un état intermédiaire où l’on ne serait ni vivant, ni mort, comme dans un espace-temps suspendu à l’abri des prises et des enjeux de notre monde.

Suivra l’hôpital, partie la plus longue du livre, presque le sujet principal, en tout cas le lieu où l’homme se transmute en victime, la Pitié-Salpétrière. De pitié il n’est pas parlé ici. Nombre de sentiments sont fouillés mais pas la pitié. Ici on parle de résilience, du fait que ce n’est pas un cadeau que l’on reçoit mais qu’il faut aller la chercher et qu’elle est dure à apprivoiser. Des difficultés physiques, on peut aisément l’imaginer lorsque les opérations se succèdent, mais aussi des difficultés morales. Une forme d’exhausteur des sentiments humains. Si les amitiés prennent une autre forme, plus silencieuse afin de ménager le bas du visage en cours de reconstruction, les amours, eux, sont bouleversés.

Au bout de longs mois, le patient Lançon est routé vers les Invalides afin d’entrer dans une phase de rééducation. Il devient Monsieur Tarbes, pseudo qui lui a été donné par son frère pour son séjour aux Invalides.

Ne vous y trompez pas, l’adjectif long ou longue, utilisé plus haut, n’indique aucunement une lecture fastidieusement ou pénible, juste un constat que le sujet principal est bien la suite de l’attentat, les mois passés à l’hôpital, les opérations qui se succèdent avec leurs rituels. Un chemin tortueux qui doit mener à une renaissance, dont on verra qu’elle ne coule pas de source.

Lorsqu’il descend au bloc Philippe Lançon planque sous ses draps Lettres à Milena de Kafka. Au bloc, il choisit la musique à diffuser. Cet homme est cultivé, avec des références littéraires riches en livres importants, il écoute de la musique classique et du jazz, trop souvent qualifiés de musique savante, il aime les expositions de peintures, les beaux films. La confrontation quotidienne de cette culture avec un monde hospitalier plutôt connu pour être sans affect est très bien traitée.

De nombreux « personnages » (en disant cela, je prends conscience de lire un roman plus que le récit d’une vie, ou d’un morceau de vie) sont, parfois rapidement croqués, ou beaucoup plus fouillés. Un personne ressort, la chirurgienne qui a mené sa reconstruction. Leur relation est intense, il attend beaucoup d’elle, elle lui donne énormément tout en restant dans les limites d’une éthique irréprochable. Les médecins doivent avoir l’habitude de gérer ce genre de situations où le patient attend tout d’eux. Réduit à l’état d’enfant, par l’impossibilité d’agir pour lui-même le patient projette sur son médecin la toute-puissance des parents, voire peut-être une divine force. Quelques échanges épistolaires sont le témoin du niveau auquel se situe leurs échanges, sans complaisance mais d’une courtoisie extrême.

A noter un point qu’il me semble important de vous signaler : l’auteur parle des attaquants au moment de l’attaque, mais ne vous attendez pas à ce qu’il développe, théorise ou vous gratifie d’un avis ferme et définitif, comme tant d’autres le feraient si facilement. Son langage sur ce sujet et ses satellites (religion, islamisme, terrorisme,…) reste lointain, non que ce ne soit pas important mais son livre veut parler de recontruction et non de destruction.

La lecture de ce livre mérite un peu de patience car Philippe Lançon s’exprime avec une langue riche, élaborée, parfois rugueuse. Pourtant, des expressions poétiques traversent cette langue pour nous frapper plus directement. L’homme se confie à son lecteur, il ne lui cache rien. Toute personne écrivant un peu s’est déjà posé ce genre de questions « Quelle partie de moi vais-je mettre dans cet article, dans ce livre ? ». Lui a résolu : il dit tout. Mais c’est un tout fouillé. Au-delà du récit, qui suffirait largement, il fouille, il creuse profondément dans les ressorts de l’humain.

Ce livre est le sublime témoignage d’un homme gravement blessé par des « fous de Dieu« , Prix Femina 2018, Prix Renaudot spécial. Un très beau livre que je vous conseille sans aucune réserve.

Quelques extraits :

« Il m’avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état, non seulement pour mettre à l’épreuve mon métier, mais aussi pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez d’autres auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de soritr de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre. »

« Kafka est à Merano, au printemps 1920. Il parle de ses fiancailles ratées, mais on a l’impression qu’il parle du monde des malades. D’ailleurs comme tout est maladie il finit par en parler et il écrit : « De toute façon la réflexion sur ces choses n’apporte rien. C’est comme si l’on voulait briser une seule des marmites de l’enfer, premièrement on échoue, et deuxièmement, si on réussit, on est consumé par la masse embrasée qui s’en échappe, mais l’enfer reste intact dans sa magnificence. » »

Il parle du livre Blue notes, évoqué dans un autre article, qu’il feuilletait avec Cabu juste avant l’attentat et qu’il retrouve des mois après les pages collées par du sang, le sien et celui de ses amis assassinés :

« C’était un magnifique livre de photos en noir et blanc, faites dans les années cinquante et soixante par Francis Wolff, l’un des deux fondateurs du célèbre label new-yorkais Blue Note. Lui et Alfred Lion étaient des juifs allemands, exilés d’avant-guerre. De Miles Davis à John Coltrane, d’Eric Dolphy à Dexter Gordon, d’Horace Silver à Thelenious Monk, la plupart de ceux qui firent le jazz dans ces années-là ont enregistré sur ce label des moments musicaux presque inoubliables. Sur les photos, tous les musiciens sont beaux, tous ont une classe et un chic absolus. Presque tous sont noirs. Que donnent à voir les images de Franck Wolff ? Un moment où de grands artistes, issus d’une minorité opprimée, travaillant et vivant la nuit, traversant souvent des tunnels de drogue et d’alcool, crèent une musique aristocratique. Ce sont les formes sensibles de la distinction et de la dignité.« 

Philippe Lançon, Elvin Jones & Cabu

Philippe Lançon, Elvin Jones & Cabu

Philippe Lançon, journaliste et écrivain, a fait partie des personnes frappées lors de l’attentat de Charlie-Hebdo. Il a survécu, mais a été fortement atteint et raconte tout cela dans un excellent livre « Le lambeau » qui a reçu plusieurs prix, dont le Femina et un prix « spécial » Renaudot et que je vous conseille sans réserve.

Philippe Lançon parle d’Elvin Jones : « En 2004, après avoir écrit sur sa mort , j’écris sur lui une chronique dans Charlie. Cabu se souvient, de son côté, des circonstances où il a vu le batteur, en plein air, au festival de Châteauvallon. Il me le raconte et j’insère son souvenir dans ma chronique : « Soudain l’orage éclate. Il est violent. Les musiciens et le gros du public, tout le monde disparaît peu à peu comme dans la Symphonie des Adieux; Tout le monde sauf Jones. Déchaîné, démesuré battant la mesure d’outre-tombe, le géant aux mains d’acier anime les peaux et les cuivres parmi les éclairs, seul comme un dieu oublié, un dieu oriental aux mille bras. L’orage semble avoir été créé pour lui . Il se fond dedans. Il a cinquante ans, le tonnerre demeure. » C’était en 1977. Vingt-sept ans plus tard, Cabu en fait un dessin qui, posé à côté de ma chronique, lui donne une valeur qu’elle n’a pas, qu’elle n’aurait pas en tout cas sans lui: être « illustré » par Cabu, en particulier sur le jazz ou plutôt accompagner par écrit l’un de ses dessins, me fait alors rejoidre une adolescence heureuse, celle où je découvrais en même temps que Céline, Cavanna, Coltrane et Cabu. C’est à peu près comme si, écrivant en 1905 un roman se déroulant dans le monde des danseuses, les illustrations du livre étaient faites par Degas. »

Cette scène est d’une puissance incroyable, le batteur reste seul à jouer pour les dieux et les diables, se sentant assez fort pour leur tenir la dragée haute. La violence de l’orage est aléatoire, non maitrisée et arythmique alors que la science d’Elvin Jones est totalement maîtrisée et polyrythmique. Les deux ont une puissance et un imprévisibilité hors du commun.

Philippe Lançon avait amené à Charlie hebdo « Blue Note » un gros livre sur le jazz contenant en page 164 une photo d’Elvin Jones en train d’enregister un album de Wayne Shorter, afin de montrer cette photo à Cabu. Nous sommes dans les minutes qui précèdent le déchaînement de violence du 7 janvier 2015.

Il écrit : « La photo d’Elvin Jones date de 1964 et s’étale sur les pages 152-153. C’est un gros plan. Il allume une cigarette de la main droite, énorme et fine à la fois, qui tient les deux baguettes en croix. Il porte une élégante chemise à carreaux fins, légèrement ouverte. Les manches ne sont pas relevées. Les yeux clos, il tire sur la cigarette. La moitié du visage, puissant et anguleux, est prise dans le triangle supérieur dessiné par les deux baguettes ».

J’ai reherché sur internet, mais n’arrive pas à trouver avec certitude la référence du livre, ni la photo concernée.  Et je me sens très frustré. L’un(e) d’entre vous aurait-il les références de ce livre ? La photo concernée ?

écoute conseillée : a love supreme (John Coltrane, saxophone ténor et chant; McCoy Tyner : piano; Jimmy Garrison : contrebasse; Elvin Jones : batterie)

Un bon livre, ça commence…

Un bon livre ça commence assez vite au moment où l’on reconnait être piégé, obligé d’aller jusqu’à la fin et que l’on va y passer du bon temps.

Un mauvais livre, c’est aussi rapidement que l’on se rend compte de la méprise.

Je viens d’enchaîner les deux, la chance m’a honoré qui les a placés dans le bon ordre. Je quitte une histoire où la fin est donnée dès le début, parti pris de l’auteur, cela aurait pu ne pas être gênant. Un jeune promis à un brillant avenir plaque tout, s’immerge dans une forêt de l’Alaska et n’y survit pas. Mort d’avoir cherché l’aventure absolue. Une fois que l’on a dit cela, tout est dit. Le style d’écriture me laisse de marbre, peut-être l’effet d’une traduction un peu « courte », l’histoire ne me passionne pas. N’ayant pas d’autre livre devant moi, besogneux et sans courage, je continue ma lecture…

Il y a peu, Sylvie me propose d’aller promener mon absence de livres à lire à la Compagnie des livres, à Vernon. J’en ai ramené le dernier Houellebecq, Sérotonine, que je m’étais promis de lire, un gros pavé sur Guillaume le Conquérant, un autre sur les Vikings et le livre d’Isabelle Carré.

Evidemment, la possession du Houellebecq m’a fait fermer le mauvais livre, vite jeté sans remord dans les poubelles de l’histoire.

On ne sait jamais ce que va être une nouvelle lecture. Si on a déjà lu avec bonheur l’auteur, un a priori très favorable nous encourage à y aller sans crainte, mais parfois, on tombe sur un bug, le bouquin de trop.

Avec Sérotonine, on sait vite que l’on est dans du très bon. Il y a une densité d’écriture incroyable, un beau langage, de la connaissance mise à disposition, une histoire qui vous prend, des personnages travaillés. Il sufit de quelques lignes, de peu de pages, pour savoir que l’on va passer du bon temps avec un livre, que l’on va devoir se forcer à le fermer de temps à autres pour ne pas le dévorer, ou être dévoré par lui, d’une traite et prolonger ainsi le plaisir. Ces moments où l’on ne lit pas, le livre nous habite, on attend de le retrouver, prolongent notre plaisir. Avec de très bons livres, c’est jouissif de s’appliquer une forme légère de masochisme à le refermer pour avoir encore plus de plaisir à l’ouvrir de nouveau.

Les personnages et l’histoire continuent à vivre en nous, et leur existence se fait plus vive et plus cru au moment où l’on reprend le livre.

Je ne suis au’au tiers de Sérotonine, et n’ai aucune idée de ce qui m’attend, et c’est bon.

J’ai eu une fois l’occasion de faire un baptème d’acrobatie en avion. Un superbe biplan blanc, impeccable, avec les câbles protégés par des gaines en cuir, le cockpit non fermé. J’hésitais, partagé entre la trouille et l’attrait du plaisir. Ce qui m’a décidé a été que le précédent passager faisait part de soucis de connexion voix entre le pilote et le passager. L’opportunité était unique, c’est ce qui m’a fait monter dans cette avion. Pour votre gouverne, par chance l’avion n’en manquait pas, le passager monte devant et le pilote est derrrière. Sur la piste, lors de la course d’envol, le nez de l’avion est devant votre nez qui cache la piste. Je n’ai pas de photo de l’avion blanc mais en voici d’un modèle similaire.

TOSHIBA Exif JPEG
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Le vol a été une merveille, peut-être en ferais-je en faire un petit texte…

Avec mon livre, c’est pareil, je m’attends à quelque chose de métaphysique, je suis sur la piste, dans la course d’envol, déjà pris, capturé, ligotté par la lecture, mais la suite va être meilleure encore…