L’homme-joie – Christian Bobin

L’homme-joie – Christian Bobin

Hier, le confinement m’a parlé de livres. Il m’expliquait que sa finalité première, qui n’est pas de faire en sorte que les parents remplacent les professeurs à l’avenir mais bien de sauver des vies, en cachait une autre, plus discrète mais tellement importante. La curiosité qui bondissait en moi me fit l’interroger dessus.

Il me dit « mais que fais-tu en ce moment ?».

Tu le vois bien, je lis. Mais je lis tous les jours, ça n’a rien à voir avec toi, espèce de vantard !

«Es-tu certain que je n’ai pas incité certain à mettre le nez dans un bouquin ? ou à réfléchir à la lecture ? ».

Je ne peux le savoir. Pourquoi pas, peut-être. Et si tel est le cas, c’est bien. Il est aussi vrai que j’échangeai avec une amie, par la voie des réseaux sociaux rassure-toi, qui expliquait s’offrir deux livres par semaine depuis des temps immémoriaux et du coup donnait des livres pour n’en garder que l’essentiel. Je lui répondis que c’était juste pour faire de la place aux nouveaux.

Cette nuit je pensais à des images d’appartement d’écrivains et de poètes, des murs recouverts de piles de livres du sol au plafond, des cathédrales de livres au milieu des pièces. Des vies entières de livres décrivant parfois des vies entières. Des mondes infinis contenus dans ces petites boîtes qui, une fois refermées, gardent un peu de nous.

Et je repensais au livre que je viens de terminer. L’auteur y parle de Glenn Gould, fou de Bach, qui arrêta ses concerts à trente-deux ans pour vivre plus intensément son amour pour le musicien, qu’il continua d’honorer par ses enregistrements. Ecoutez ce qu’il en dit « Dans la musique on est comme dans l’amour : engagé sur le sentier de la vie faible. On va du point A au point B, d’une lumière à une autre. On est entre les deux, trébuchant dans le noir. Vivant d’incertitude et souriant d’hésitation, attentif à ce mouvement en nous de la vie frêle, oublieux du reste. ».

Je me faisais la réflexion que si certaines de nos activités nous éparpillent l’âme et nous font perdre le contact avec nous-même, d’autres nous permettent d’en recoller les fragments et de la positionner bien au milieu de nous. Quand nous faisons de la musique, quand nous lisons, nous écrivons, nous nous sentons pleinement bien, notre âme s’est replacée au milieu de nous, bien équilibrée, tiraillée en rien. La plénitude.

Le même auteur parle des images que lui inspirent des fleurs, et croyez-moi il va loin dans ce sens. A celui qui voudrait l’accuser de mièvrerie, il précise « Que dira-t-on à maître Dögen, ce sage du treizième siècle japonais, lorsqu’il écrit : « L’univers entier est fait des sentiments et des émotions des fleurs » ? »

Pour en finir, je ne peux pas omettre de vous citer ce que notre auteur a trouvé dans Suréna un ouvrage de Corneille, et qui concerne l’inépuisable douleur de vivre et pourrait bien être la synthèse de toute vie « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ».

J’ai déjà parlé de cet auteur, il s’appelle Christian Bobin. Poète prosateur, il a le pouvoir de mettre à jour les ressorts des humains à coup d’images, lesquelles, une fois assemblées, composent l’essence même de la personne.

La dame blanche – Christian Bobin

La dame blanche – Christian Bobin

Entreprendre la lecture d’un ouvrage de Christian Bobin n’est pas mince affaire. On sait que l’on sortira changé de l’expérience. Un livre par lui écrit est une plongée dans la crue vérité des gens. On pourrait penser que le fantasme, l’imagination est au rendez-vous ! Je ne le crois pas, Bobin excelle dans une forme d’analyse poétique au service de la seule vérité du personnage. Une vérité extrêmement crue, objective et bienveillante à la fois.

Christian Bobin nous dévoile ici les mécanismes profonds de la poétesse Emily Dickinson, qu’il décrit comme une sainte, se réfugiant et trouvant son meilleur dans l’accomplissement de tâches quotidiennes obscures et méprisées.

C’est impressionnant de lucidité de la part de Christian Bobin qui fait écho à celle, très crue, de la poétesse sur elle-même. Emily n’a aucune illusion, aucun désir, à part quelques amours malheureuses dans lesquelles elle trouve le moyen d’être encore plus sainte. C’est le terme qu’utilise Bobin, non qu’elle le revendique ou le prône, mais parce qu’elle le vit, ce qui illumine le moindre des actes ou des mots de notre dame blanche.

Quelques extraits par moi relevés :

– Sur l’enfance d’Emily : « Un poète, c’est joli quand un siècle a passé, que c’est mort dans la terre et vivant dans les textes. Mais quand c’est chez vous, un enfant épris d’absolu, bouclé dans sa chambre avec ses livres, comme un jeune fauve dans sa tanière enfumée par les Dieux, comment l’élever ? Les enfants savent tout du ciel jusqu’au jour où ils commencent à apprendre des choses. Les poètes sont des enfants ininterrompus, des regardeurs de ciel, impossibles à élever . »

– Sur la collégienne Emily : « La trop sage collégienne d’Amherst (ndlr : sa ville) regarde Dieu improviser le monde à chaque instant. Elle dresse en secret la liste de ce qu’elle aime : les poètes, le soleil, l’été, le paradis. C’est tout. La liste est close, note-t-elle, et le premier terme suffit : les poètes engendrent un soleil plus pur que le soleil, leur été ne décline jamais et le paradis n’est beau que d’être peint par eux. »

– Sur une des rares photos d’Emily : « La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L’éclat du verbe perce la nuit du monde. »

Ce livre de Christian Bobin est une merveille. Il vous ouvre à la poétesse et vous laisse changé à jamais. Lisez-le absolument.

Noir & Blanc

Noir & Blanc

Je suis tombé en amour pour les noirs et les outrenoirs de Soulages (¹). Sa démarche m’avait interpellé mais je n’avais pas creusé plus avant, restant sur des premières impressions. Plus récemment J’ai dégusté avec un grand bonheur le petit livre, plutôt une longue lettre, pourrait-on dire, écrite par Christian Bobin à son ami Pierre Soulages, manière de lui souhaiter son centième anniversaire. Cet ouvrage s’appelle « Pierre, » titre qui se rapproche plus au début d’une lettre qu’au titre d’un livre (²). Bobin y tutoye son ami Soulages et lui parle de son oeuvre, de lui et de plein d’autres choses. A cette occasion, j’ai pu m’interroger plus avant sur les raison de mon intérêt pour le peintre.

Je m’autorise une parenthèse pour inciter celles et ceux qui n’auraient pas encore lu Christian Bobin à pallier ce manque rapidement. Il est de ceux qui vous attrapent dès la première phrase par sa langue belle, riche, construite, limpide toujours au service d’idées justes. Il serait fort dommage de passer outre. Parenthèse fermée.

Bien qu’il n’ait pas produit que cela, Soulages lèguera à la postérité une oeuvre originale, dont les très connus outrenoirs, et peut-être même un noir Soulages, comme Klein nous laissa son bleu. Soulages travaille la matière, créant des rides, des stries dont le relief capture la lumière. Son originalité est là, il crée de la lumière là où elle ne devrait pas exister. Pour les uns, le noir n’est pas une couleur, cependant nous pouvons acheter un tube de peinture noire. Pour d’autres c’est l’absence de couleur, sans doute par analogie avec le sombre vide interstellaire. On joue sur les mots.

Soulages
Un Outrenoir de Soulages

Ne dirait-on pas comme une couverture de maison, des bardeaux ou autres tuiles de bois, qu’un reflet de lumière allumerait ? La manière dont le tableau est éclairé doit avoir une importance primordiale. Sans doute que changer la place des éclairages doit modifier le tableau. Ne serait-ce pas la présence des ombres « rasantes » qui crée de la lumière par le seul contraste avec les parties moins sombres ?

Le référentiel additif est fait de trois couleurs primaires, à partir desquelles toutes les autres sont fabriquées. Le référentiel soustractif part du blanc, dont on tire toutes les autres en utilisant trois filtres. Les trois filtres utilisés simultanément donnent du noir.

Pour résumer, le noir serait l’absence de couleur et le blanc l’addition de toutes les couleurs.

Ces derniers jours, une amie Facebook, dont j’apprécie autant l’humour à la fois fin, facétieux et férocement punk que son écriture, particulièrement ce don qu’elle a de composer de drolatiques dialogues de sourds, me fait découvrir un photographe de Java qui s’appelle Hengki Koentjoro. Ce photographe travaille des photos en Noir et Blanc, mais une partie de sa production a un fond à dominante blanche.

Les sujets, noirs ou gris sont petits, au milieu de l’immaculé vide qui les contient. Ils essayent d’exister dans un univers quasi monotone et sans issue. Du coup on ne voit que les petits détails qui prennent vie, désespérément mais avec une force inégalée. Evidemment, je tombe en amour, comme vous pourrez le faire en allant fouiller son site (³).

Koentjoro
MN05 de Koentjoro, fait partie d’une série appelée Minim.

Une nappe de brume laisse échapper une crète arborée. La trouée est refermée à l’arrière par la lèvre d’un nuage blanc immaculé. Objectivement, j’ai du mal à penser que le photographe n’ait pas joué sur la post-production afin de blanchir la brume. Mais sait-on jamais ? On ne voit que la ligne de crète et les quelques arbres qui sortent du lot ainsi que sur la gauche l’ombre de ce qui pourrait être un pilone électrique ou bien un clocher très fin très haut ou encore un poteau de transmission.

Dans sa gallerie, vous verrez aussi un thème Noir. Le site de Hengki Koentjoro est en anglais mais le mot Noir est bien écrit en français.

L’un des paradoxes m’est vite apparu, l’immensité blanche est vide. Pourtant, autour de nous, autour de notre planète, le vide est noir. Ici, sur les photos de Hengki Koentjoro, il est blanc. Sur le noir apparaitront des sujets ou des détails blancs, ou colorés ou lumineux. Sur le blanc les sujets ou détails seront noirs ou gris pour exister. Pourquoi enfoncer de telles portes ouvertes ?

Un autre paradoxe me sauta aux yeux lors de la lecture du wiki de Soulages : « Il a tout juste huit ans lorsqu’il répond à une amie de sa sœur aînée qui lui demande ce qu’il est en train de dessiner à l’encre sur une feuille blanche : un paysage de neige. « Ce que je voulais faire avec mon encre, dit-il, c’était rendre le blanc du papier encore plus blanc, plus lumineux, comme la neige. C’est du moins l’explication que j’en donne maintenant. »« . 

Les deux artistes sont partis de la même idée, faire plus blanc que blanc. A l’arrivée, l’un a taquiné le blanc, l’autre le noir, les deux le Noir et Blanc.

Le farceur que je suis s’est amusé à superposer les deux tableaux pour voir ce que cela ferait, tout en me disant que cela ne ferait rien d’intéressant. Et bien je n’ai pas été déçu…

Noir et Blanc
Superposition par photoshop des deux tableaux. Pas choquant mais on obtient plus du gris sur gris qu’autre chose…

 

Soulages est exposé au Louvres jusqu’au 8 mars 2020. A ne pas louper, nous pourrions nous y croiser… (∗) https://www.louvre.fr/expositions/soulages-au-louvre

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