Maux & Cris

462 Textes, Poèmes, Livres, Rêves et autres billevesées

Philippe Lançon, journaliste et écrivain, a fait partie des personnes frappées lors de l’attentat de Charlie-Hebdo. Il a survécu, mais a été fortement atteint et raconte tout cela dans un excellent livre « Le lambeau » qui a reçu plusieurs prix, dont le Femina et un prix « spécial » Renaudot et que je vous conseille sans réserve.

Philippe Lançon parle d’Elvin Jones : « En 2004, après avoir écrit sur sa mort , j’écris sur lui une chronique dans Charlie. Cabu se souvient, de son côté, des circonstances où il a vu le batteur, en plein air, au festival de Châteauvallon. Il me le raconte et j’insère son souvenir dans ma chronique : « Soudain l’orage éclate. Il est violent. Les musiciens et le gros du public, tout le monde disparaît peu à peu comme dans la Symphonie des Adieux; Tout le monde sauf Jones. Déchaîné, démesuré battant la mesure d’outre-tombe, le géant aux mains d’acier anime les peaux et les cuivres parmi les éclairs, seul comme un dieu oublié, un dieu oriental aux mille bras. L’orage semble avoir été créé pour lui . Il se fond dedans. Il a cinquante ans, le tonnerre demeure. » C’était en 1977. Vingt-sept ans plus tard, Cabu en fait un dessin qui, posé à côté de ma chronique, lui donne une valeur qu’elle n’a pas, qu’elle n’aurait pas en tout cas sans lui: être « illustré » par Cabu, en particulier sur le jazz ou plutôt accompagner par écrit l’un de ses dessins, me fait alors rejoidre une adolescence heureuse, celle où je découvrais en même temps que Céline, Cavanna, Coltrane et Cabu. C’est à peu près comme si, écrivant en 1905 un roman se déroulant dans le monde des danseuses, les illustrations du livre étaient faites par Degas. »

Cette scène est d’une puissance incroyable, le batteur reste seul à jouer pour les dieux et les diables, se sentant assez fort pour leur tenir la dragée haute. La violence de l’orage est aléatoire, non maîtrisée et arythmique alors que la science d’Elvin Jones est totalement maîtrisée et polyrythmique. Les deux ont une puissance et un imprévisibilité hors du commun.

Philippe Lançon avait amené à Charlie hebdo « Blue Note » un gros livre sur le jazz contenant en page 164 une photo d’Elvin Jones en train d’enregister un album de Wayne Shorter, afin de montrer cette photo à Cabu. Nous sommes dans les minutes qui précèdent le déchaînement de violence du 7 janvier 2015.

Il écrit : « La photo d’Elvin Jones date de 1964 et s’étale sur les pages 152-153. C’est un gros plan. Il allume une cigarette de la main droite, énorme et fine à la fois, qui tient les deux baguettes en croix. Il porte une élégante chemise à carreaux fins, légèrement ouverte. Les manches ne sont pas relevées. Les yeux clos, il tire sur la cigarette. La moitié du visage, puissant et anguleux, est prise dans le triangle supérieur dessiné par les deux baguettes ».

J’ai recherché sur internet, mais n’arrive pas à trouver avec certitude la référence du livre, ni la photo concernée.  Et je me sens très frustré. L’un(e) d’entre vous aurait-il les références de ce livre ? La photo concernée ?

écoute conseillée : a love supreme (John Coltrane, saxophone ténor et chant; McCoy Tyner : piano; Jimmy Garrison : contrebasse; Elvin Jones : batterie)

Il s’agit d’un challenge : écrire un texte sur une image imposée.

Kziitt kziit ! Kziitt kziit !

« Putain c’était pour déconner mec ! Arrête-toi ! T’es chiant de prendre la mouche comme ça pour une vanne de merde ! Je m’excuse ! Allez reviens, quoi ! »

Kziitt kziit ! Kziitt kziit !

Il met sa main en casquette pour se protéger du cagnard et accélère le pas pour le rattraper. Il entend juste le pas lent et pesant de Jules, le sien presque imperceptible, ces cigales insistantes, le petit choc de la bouteille de Jules sur la fermeture éclair de son blouson, et son coeur qui bat.

Kziitt kziit ! Kziitt kziit !

Foutues cigales, exhibitionnistes par leur chant mais si timides lorsqu’on veut les localiser. Il faut vraiment insister, faire confiance à ses oreilles et à sa vue pour les voir. S’approcher doucement pour ne pas interrompre leur activité….

Kziitt kziit ! Kziitt kziit !

« Jules, mon pote ! Ce chemin ne te mènera nulle part sauf à choper une insolation, et une fois en haut, tu n’auras plus qu’une solution : redescendre. En haut, ta binouze sera chaude, et t’as même pas de décapsuleur. Viens je t’emmène à Saint Didier, on va se taper une bonne bière bien fraiche à l’ombre des marronniers. »

Kziitt kziit ! Kziitt kziit !

C’est une petite dame à tête blanchie dont la peau s’est petit à petit rapprochée des os. Elle a trois enfants qui sont tous dans la cinquantaine. Lorsqu’elle en voit un, elle dit « Bonjour Monsieur ! ». Elle a perdu son mari l’été dernier mais a oublié les cinquante cinq ans de vie commune. Toute une vie disparue, partie en fumée, évaporée.

Les années précédentes l’ont vu perdre le goût des choses. Le sourire qu’elle arborait très souvent « avant » a été remplacé par un visage fermé, comme un masque qui la protègerait. Mais de quoi, bon sang ? Autour d’elle un mari aimant, des enfants qui passent régulièrement partager le repas du dimanche, les petits enfants qui grandissent. Elle se protégeait d’elle-même, de cet ennemi intérieur qui grignote sa vie, petit à petit, inexorablement. Elle ne peut rien y faire, personne ne peut rien n’y faire. C’est peut-être bien ce constat d’impuissance qui ferme son visage.

La mort de son mari a été le point de bascule. Elle a largué les amarres la retenant à la vie et ses souvenirs à ce moment-là. Placée dans un Ehpad depuis la fin de l’été dernier, elle sourit maintenant, ostensiblement, trop, ne tient plus en place, ne peut pas rester à table, se lève et va se balader. Sa peau se rapproche plus encore de ses os, on craindrait même qu’elle ne les traverse.

Elle qui n’aimait plus les gens, les aime de nouveau, mais ne sait plus gérer cela. Elle va vers eux et sans crier gare leur fait un bisou. Un bisou, quoi de plus innocent. Un bisou c’est le signe d’une proximité forte, une déclaration de tendresse, un signe d’affection, le signe que l’on fait partie du cercle de la famille ou des amis proches. La ou le bisouté(e) est donc préparé à recevoir l’offrande.

Pour des personnes qui se connaissent pas ou peu, il s’agit d’une intrusion dans son espace vital. Je me souviens d’une formation où on nous faisait faire le test de se rapprocher physiquement d’une autre personne jusqu’à sentir le point où l’espace vital était atteint. On le sent physiquement. On sent une gêne, une forme d’agression. Difficile de préciser si l’agression concerne sa personne ou juste ce fameux espace vital.

Il y a trois semaines, nous avons été sollicité par l’Ehpad qui nous rapportait craindre des gestes un peu violent de la part des bisouté(e)s et aussi que le fait de ne pas tenir en place  posait souci, en particulier au moment du repas. Ils ont proposé de la placer dans une zone protégée de l’Ehpad, une zone avec moins de monde, plus surveillé.

Au bout de deux semaines de présence dans cette zone, un monsieur bisouté l’a repoussé, elle est tombée. Son col du fémur a lâché. Pour un bisou ! Rappelons-nous qu’il s’agit d’un bisou.

Les emmerdements, ça vole en escadrille. Non ! Pas en espadrille, en escadrille !

illustration : Le baiser de l’aïeule, par Jean Dampt

Avec mon amie Carole, nous sommes fiers de vous présenter une stratégie ultra innovante pour venir à bout des cons et des cons d’anti-vacc. C’est le fruit d’un long travail commun, de nombreuses séances de brainstorming, bercées d’une insolente modernité et de partis pris osés.

Les résultats de nos tests ont été plus qu’encourageant, bien au-delà de nos espérances, que la raison et notre prudence nous avait fait placer bien en deça. les protocoles d’études clinique ont été écrits et validés. Les premiers retours de ces études cliniques (double aveugle) sont très favorables et sans vouloir vous embêter avec des chiffres, notez que le taux de réussite est de 98%. Oui, et vous l’avez noté, c’est bien au-delà de ce qui est généralement constaté.

Mais avant de vous dévoiler notre procédé, je dois vous avouer que nous avons pioché, Carole et moi, dans nos vies, nos envies et notre histoire personnelle. Nous avons demandé à nos enfants respectif d’inventer la téléportation et l’ubiquité pour ma part, et un vaccin anti-cons pour Carole.

Lors de nos premiers entretiens je taquinai Carole « et si on tombe sur des cons d’anti vacc ». Toujours ce sens du détail, qui parfois nuit au résultat lorsque l’arbre cache la forêt. Avec son côté volontaire et débridée, Carole me répondit « deux baffes ». C’était l’idée majeure.

Le plus gros problème a été le nommage de nos populations. Vous n’avez pas été sans remarquer que les acronymes des deux populations sont identiques : CAV pour Con qui Accepte le Vaccin et CAV pour Con Anti-Vacc. Après avoir longuement délibéré et avec l’assistance d’une entreprise spécialisée, nous avons adopté : CONCON pour les premiers et CONCAV pour les seconds. Ce gros problème a pu être géré sans glissement de planning, nous en somme très fiers.

Evidemment le fameux secret des affaires, qui fait tant jaser (à prononcer avec l’accent canadien s’il vous plait, et même si cela ne vous plait pas d’ailleurs), devrait nous inciter à rester prudents et ne pas dévoiler le process d’administration du vaccin, mais nous comptons bénéficier de l’avance donnée par l’innovation apportée par notre solution. Du coup, je dévoile les secrets qui sont les nôtres.

 

Process Ref. CONCON v2.1 : Les populations acceptant le vaccin seront vaccinées.

 

Process Ref. CONCAV v2.4 : Carole et moi nous téléportons à portée de main du patient. Carole lui colle deux baffes. Le patient est choqué, je profite de la surprise pour lui administrer le vaccin d’un geste précis et rapide, ma marque de fabrique. Carole lui administre deux autres baffes parce qu’elle aime bien, ça lui fait plaisir et la détend, et ce qui peut faire du bien à Carole, c’est bon. Nous sautons dans le téléporteur et partons vers le prochain patient.

 

Process Ref. TROCON v2.2 : certains CONCON pourraient finalement rejeter le vaccin, sans être forcément anti-vacc de manière générale. Le process CONCAV v2.4 leur sera appliqué.

 

Evidemment, vu les cohortes à traiter, nous avons dû plancher sur l’industrialisation du process. Pour cela, à des fins de rentabilité et pour raccourcir la durée totale de l’opération et bénéficier de l’effet surprise, paramètre fondamental, nous avons intégré l’ubiquité dans nos process.

 

Espérant oeuvrer ainsi pour un monde meilleur, Carole et moi vous adressons nos salutations les plus enjouées ainsi qu’un gros bisou.

P.S.

  • Aucun animal n’a été utilisé lors de nos études cliniques.
  • Les situations et les populations sont totalement imaginaires. Nan, j’déconne….

Nous avons ensuite travaillé sur les critères d’identification du simple con qui accepte le vaccin et de celui qui présente des caractères évidents d’ anti-vaccisme, les stratégies d’application du traitement pouvant être différenciées.

Lire d’abord : L’entrée

La porte s’ouvre, il a une montée d’adrénaline, mais non c’est un couple. Un frisson le surprend. Écoeuré de se constater aussi émotif, il entreprend la lecture de la carte. Du standard, rien d’original. Tiens, une cassolette de rognon et ris de veau à l’anis. C’est bon ça, et il y a une éternité qu’il n’a pas goûté à ce mélange qu’il adore. Côté boisson, un verre de quoi ? Il faut du rouge pour le rognon et du blanc avec le ris de veau. En plus cuisiné avec de l’anis….

« Bonjour Antoine, je suis un peu en retard ! »

Elle est là, devant lui, souriante, un turban sur les cheveux, un blouson de cuir, un jean, des bottes de motos. En se levant trop vite, il brusque un peu la table, un verre vacille, il le fixe de sa main gauche.

« Bonjour Claire ! Arrête, tu ne sais pas être en retard, tu devrais essayer un jour pour voir ce que ça fait. Ceci dit, je suis comme toi, ça doit être dans les gênes ce truc. Tu as changé de moto ? » 

« Comment tu fais pour être à chaque fois plus belle ? C’est objectivement impossible et pourtant… » lui chuchote-t-il doucement en lui faisant une double bise.

« Ch’est mon destchin de femme fatchale, que veux-tchu ! » lui assène-t-elle de sa voix la plus grave en tordant la bouche pour mouiller ses t et moquer les snobs. « Non, toujours la même Hornet de chez Honda »

« Tu le fais trop bien ! Je suis super content de te voir. Ça fait une paille ? Bien six mois, non ? »

« C’était au studio bleu en février dernier. On finissait les répétitions avec mon groupe et toi tu enregistrais une partie de guitare, sur quoi d’ailleurs ? »

Il cherche « C’était pour une pub pour des saucisses, je crois. Le genre de saucisse que je ne mangerai jamais de ma vie. Par contre, ça me fait bouffer ! Je me souviens qu’il avait fallu faire une dizaine de prises. Jamais contents ces mecs. Ton album a bien marché d’après ce que j’ai vu ! ».

« Oui, ça va, je ne me plains pas ! Surtout, on tourne pas mal avec le groupe, même si on galère un peu pour caler les dates, vu les engagements des uns et des autres. Le public nous fais de bons retours, ça fait plaiz. T’as un truc pour moi ? »

Antoine se frotte le menton « Je travaille sur un projet. Le nom pourrait être ‘in fine’, le concept est de zoomer la course débridée de l’humain vers son autodestruction. Je sais que le thème est plus qu’éculé en ce moment, mais je ne vois rien de plus important que notre survie. Déjà trois morceaux finalisés, les voici sur cette clé. Tu écouteras, si tu veux bien. J’aimerais avoir ton avis et surtout, j’ai une proposition à te faire ».

« On a fait le tour de ce qui était possible entre nous », dit Claire, son visage s’assombrissant un peu.

« Oui, je sais, et ça me désole. Non c’est pas ça, j’aimerais d’inclure dans le projet. Ta voix pourrait tout sublimer. Ta manière de l’utiliser, en particulier la rauque attitude colle parfaitement au côté déchirant de cette fuite en avant de l’humanité. » 

« L’idée me plait bien a priori. Le concept me va bien, tu sais mon engagement. Mais d’une part, j’ai peu de temps libre pour de nouveaux projets, et surtout je ne veux plus participer à des projets sans m’investir sur le plan création. » Elle guette la réaction d’Antoine au fond de ses yeux.

Les yeux d’Antoine sourient « Heureux que tu me dises cela, car c’est justement ce que je veux te proposer : une collaboration ouverte sur un projet commun, quitte à effacer ce qui est déjà fait, et reprendre au début sur de nouvelles bases. On commande ? »

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écoute conseillée : Zazie – Nos âmes sont