Maux & Cris

462 Textes, Poèmes, Livres, Rêves et autres billevesées

Millénaire je suis. Ma tête tutoie le bleu et mes pieds s’enfoncent loin dans le sol. Je suis cramponné, campé, indestructible. De terribles tempêtes ont mis au sol nombre d’entre nous. Nous, les survivants, les invincibles, avons survécu assez longtemps pour voir nos frères allongés sur le sol attaqués par les insectes, la vermine. Ils font face longtemps, mais sucombent aux assauts incessants du temps et finissent par tomber en poussière. Je vois encore leurs ombres, leurs traces. Pour finir, il ne reste souvent qu’une trace de végétation différente, comme le souvenir de leur ombre. Nous avons une sacré mémoire…

Mes frères et moi, avec l’aide du vent, du temps et une opiniâtreté sans faille, avons replanté. La forêt dont je suis le pilier comble chaque trou. Du bout de mes pieds je sens mes frères grâce au réseau fongique autour de nos racines. Nous communiquons ainsi. Nombre d’ennemis tentent de nous affaiblir, mais les lunes passées nous ont donné des parades. Dès que mon frère est attaqué il m’informe, je l’aide à se défendre tout en augmentant mes protections. Si je suis attaqué, j’informe notre réseau social. Vous ne faites pas pareil ?

Nos racines fixent puissamment le sol. Ce faisant, nous évitons des innondations parfois ravageuses et protégeons la faune et la flore. Certains ont voulu priver les collines de cet ancrage, leur village n’y a pas survécu, emporté qu’il a été par des torrents de boue.

Nos frondaisons ne servent pas qu’à nous. Elles abritent nombre d’espèces, certaines font leurs maisons entre nos branches, parfois dans notre tronc. Toutes cohabitent avec nous. Nous nous entraidons. Il parait qu’un l’un de nos frères vit en Australie. Les humains (*) l’appellent eucalyptus. Des incendies monstrueux sont en train de les tuer, ainsi que de jolis petits animaux qui se nourissent de leurs feuilles. Les koalas, je crois que c’est leur nom, sont très menacés et pourraient disparaitre.

L’incendie, ça nous fait très peur, nous n’avons pas de défense contre cela, sauf dans les forêts primaires tropicales où nous arrivons à maintenir un taux d’humidité élevé. Il parait que la température de la planète augmente fortement et vite, par l’effet conjoint des cycles de notre planète,  qui aime tous les 10.000 ans souffler alternativement le chaud et le froid, et de l’activité humaine. Je ne sais pas ce que c’est les humains, mais je n’ai pas trop confiance. Trop de nos frères nous ont dit en avoir vu avant de disparaître à jamais.

Des bruits courrent les forêts que les humains – encore eux – cultivent des arbres et appellent ça des futaies (c’est eux qui ne le sont pas !). Pour eux cultiver c’est planter, faire pousser, puis au bout de quelques dizaines d’années, couic, on fait tout tomber. Evidemment, la végétation de ces futaies est réduite au minimum, elle pourrait gêner pour venir nous soigner et nous couper. Du coup, les futaies n’hébergent pas autant d’animaux que chez nous, dans les vraies forêts.

D’autres bruits, qu’il m’est impossible d’entendre, mon grume s’y refusant aveuglément, laisseraient à croire que des forêts entières seraient assassinées. Aucun arbre digne de ce nom n’y serait replanté, seules des essences produisant des trucs utiles aux humains auraient le droit d’exister. Une sorte d’assassination générale en fonction de ton essence. Aucune espèce digne de ce nom ne serait capable de pensées aussi destructrices.

Mais j’ai aussi entendu parler de villes, de pays, d’humains qui replantent des arbres pour recréer des forêts. Ceux-là ont compris nos vertus et se placent dans une compréhension globale des équilibres. Oui, nous capturons le CO2 et limitons le réchauffement climatique. Quand nous brulons, nous relachons le CO2 capturé et augmentons le réchauffement climatique. C’est simple à comprendre. Tu me plantes, tu prolonges ta vie, tu me brules, tu la diminues. Sans parler de toutes les vies animales liées à la mienne.

Humain, toi que je ne connais pas, ma vie d’arbre est entre tes mains. Tu vas faire quoi maintenant ? Tu continues à faire du pognon tout de suite ou tu veux vivre longtemps ?

(*) Humain : Selon les légendes chuchotées sur la canopée, ce serait une espèce d’animal capable du meilleur comme du pire. J’espère ne pas en croiser…

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Photo : Régis Vignon

 

Je sais pertinemment qu’il faut le faire, mais les jours se poussent sans que je ne reprenne le fil de mon histoire. À sec le keum ! Quelle est la part de paresse, celle du laxisme ? Ou la crainte d’aller plus loin et devoir alors affronter mon incompétence. Ecrivaillon je serais, incapable de passer le cap. Rester dans la cour des petits ad vitam aeternam et devoir mâcher une grosse boule de frustration sans jamais pouvoir l’avaler ou la cracher… 

Des caps, j’en ai pourtant passé ! Une vie entière, deux tiers de siècle depuis quelques jours, à naviguer au travers ! Une allure rapide et franche, sans piège à con. Il y en a d’autres moins confortables, voire dangereuses, la navigation n’étant pas toujours une sinécure. Tu comprends cela quand tu as relâché ton attention lors d’un empannage et que le marin d’en face te hurle dessus « Baisse la tête !! », et que tu sens la baume te frôler les poils du crâne. Tu viens d’échapper à une catastrophe à cause d’une faute d’inattention.

Si j’ai mis le pied sur un bateau, ce ne fut qu’épisodiquement. J’y ai trouvé une très forte camaraderie, une exigence élevée et décontractée. J’y ai trouvé aussi la peur, une vraie peur devant la puissance démesurée des éléments. Face à laquelle nos vanités, malfaisantes boursoufflures, se dégonflent et nous laissent à poil, faisant ressortir le petit enfant que nous étions avant d’être con. Que ne l’écoutons-nous pas plus ce petit être délicieux, à fond dans le présent et libéré de toute crainte ou forfanterie ?

Sur l’eau, la peur arrive lorsque les conditions se durcissent. Elle ne disparait pas vraiment, mais on s’y habitue. Une situation hors normes, si elle dure, devient non pas banale, mais familière. Il y a des graduations dans la peur.

Parmi les expressions marines, il y en a une que j’affectionne particulièrement c’est se mettre à la cape. Ce qui me fait toujours penser à une autre, plus liée à la bande dessinée, avec un personnage tourné de trois-quart avec de grosses lunettes noires, et dont la main tire sa cape de super pas héro sur le visage pour en accentuer l’effet sournois. Ou l’expression rire sous cape. 

Alors voilà, j’ai bien surfé sur la vie, les événements et les gens. Mon inconséquence n’eut d’égal dans les grands jours que mon égoïsme. Deux rames qui m’ont propulsé. Des rames mais point de barre. Une feuille bousculée par l’eau qui l’emmène de ci de là, toujours plus loin. On verra bien ce dont demain sera fait. En même temps, je me demande si les orgueilleux pensant diriger leur vie à 100% ne sont pas que des bouffons. Ils devraient toujours imaginer qu’à un moment la vie leur fera un coup de pute, le fameux coup de pied de l’âne ! On est jamais vraiment plus fort que son destin.

A ce moment de l’histoire, après deux tiers de siècle, comment ne pas se dire que le tiers restant sera moins simple, plus laborieux, moins fun et sans doute moins copieux. Il ne me reste que trop peu de temps. Alors, que se passe-t-il donc avec l’écriture ? L’urgence de me frotter à elle (j’ai eu envie d’écrire « à aile », c’est tellement plus poétique) bien expliquée par le texte Chevauche tes morts s’est délitée. Il me faut réactiver l’histoire. Mais putain de bordel de merde, comment ça marche ?

J’avais un rythme de plusieurs publications par semaine, j’ai même commencé à travailler sur quelque chose de plus long. Et en juillet de cette année 2019, crac, deux merdouilles de santé viennent se cumuler, me mettent minable et tarissent toute envie d’écriture.

L’écriture est une occupation (ce n’est certainement pas le meilleur mot pour en parler, mais voyez-en l’aspect générique, vous me comprendrez mieux) si simple et si complexe à la fois. Avant, notre main pilotait un stylo. Une fois la période d’apprentissage terminée, l’acte d’écrire avec une plume, avec un stylo ou ce que vous voulez, est quelque chose de quasi automatique, sauf à faire de la calligraphie, art réfléchi et engagé.

Maintenant, ce sont nos doigts, dix pour les meilleurs, deux pour d’autres moins agiles et je serais plutôt dans ce camp, qui font cliqueter le clavier, mais le geste est tout autant automatique. Visiblement, la transition entre notre corps et le support externe est la plupart du temps peu réfléchie. Mais le reste, le foutu putain de reste !!

Quel effort d’organisation mentale ne faut-il pas déployer ? Chacun a sans doute sa méthode, pas toujours consciente. Un mélange de plaisir et de souffrance à reformuler, bousculer ses mots, ses expressions, sa langue pour que le résultat se lise sans peine et avec un maximum de clarté. Parfois être très précis, ce que permet souvent la langue française, afin que l’idée soit perçue avec exactitude par le lecteur, sans ambiguïté aucune. Je l’appelle mon idéal Nabokov.

À d’autres moments, nous souhaitons aller plus vers une perception poétique. C’est l’idéal du poète, faire en sorte que le lecteur ressente ce que l’on veut dire malgré les mots. Initialement esclave de l’idéal Nabokov, je suis aujourd’hui tellement admiratif de beaux poèmes, quand les mots ne sont que des catalyseurs d’émotions. Les arts permettent cela, parler directement d’âme à âme. N’en déplaise à certains, je retiens plus le sens philosophique du mot âme que son sens religieux. Et si ce n’était que l’ensemble de nos référentiels, auxquels s’additionneraient nos expériences personnels, mâtinées du matériel génétique hérité, saupoudrés de notre manière de rire ou de pleurer. Plus l’âge du capitaine multiplié par le nombre d’or…

Certains cinglés ont même été jusqu’à mesurer le poids de l’âme : 21 grammes. On en rigole, n’est-ce pas ?

Faut-il se sentir complice avec le lecteur, le surprendre, le bousculer ? Ne serait-ce pas l’aimer en fait ? Ou alors on écrit pour soi, juste pour sa gueule et rien à foutre qu’on soit lu ou pas ?

L’important c’est d’écrire, enfin je crois…

L’important c’est d’écrire, n’est-ce pas ?

L’important c’est d’écrire.

 

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La constellation du Sagittaire ou l’Archer

Comme une flèche, tu sais, cette flèche qui met un temps infini à toucher sa cible, lorsqu’on raisonne mathématiquement, ou que l’on croit raisonner comme tel, puisqu’à mi-chemin de la cible il lui en reste autant à parcourir, et ainsi de suite. Par récurrence elle n’aurait pas de cesse de filer vers l’infini…. et pourtant… avant de finir ma phrase, chlac, zdoiiing, doiiing, iiing, elle est déjà fichée, toute vibrante sur cette satanée cible.

En fait l’histoire se fiche de nous, de toi, de moi. C’est ça la vie en ce moment. Chacun se raccroche au stupide espoir que le confort de notre société nous injecte dans le cerveau depuis des dizaines d’année. T’inquiète, mec, il y a des gens super forts et qualifiés pour diriger nos trajectoires, des gens tellement intelligents et scientifiquement au point pour améliorer notre sort, des gens bienveillants et volontaires pour aider les espèces à survivre.

Quelle rigolade ! Un minuscule pourcentage s’emplit des fouilles sans fond, quand une part de plus en plus grande n’a plus de pantalon, et les autres n’y comprennent plus rien.

« En 2017, 82 % de la croissance a profité aux 1 % les plus riches de la planète alors que les 50 % les plus pauvres n’en ont récupéré que des miettes. En France, les 10 % les plus riches détiennent plus de la moitié des richesses nationales quand les 50 % les plus pauvres se partagent seulement 5 % du gâteau. » Extrait du site d’oxfam.

Gageons que les pourcentages subiront toujours leurs lois divergeantes, à savoir que les 1% deviendront 0,9% les plus riches, les 50% les plus pauvres seront 60% à se partager les pauvres 4% du gâteau restant que je vois bien, cerise sur lui-même, foutrement industriel. Beuark !

La FED vient d’injecter 73 milliards de Dollars ce mercredi 18 septembre 2019, après avoir le jour précédent effectué une opération de repo pour 53 milliards de dollars, en l’occurrence en rachetant des titres de dette (dixit le Journal de Montreal).

Rappelez-vous la baisse des taux effectuées par la FED le 7 aout 2019. Contrairement à ce que la mèche jaune crie haut et fort, si l’économie américaine allait si bien qu’il l’affirme, grâce à lui et à son génie bien entendu, cette opération n’aurait pas été nécessaire. Une baisse des taux a pour résultat habituel d’encourager le quidam et l’entreprise à emprunter, à investir et à dépenser. En quelque sorte, cela booste l’économie, comme le ferai un shoot de coke ou une prise d’amphétamine sur un humain.

Si on met du charbon dans la chaudière, c’est qu’il ne fait pas si chaud que cela. Certains craignent un emballement de la chaudière et une explosion qui remettrait les compteurs à zéro. Mais une chaudière qui explose n’a jamais remis les compteurs à zéro, elle détruit la maison et tue les gens autour d’elle.

La bulle financière grossit dans un monde où la morale est une contrainte subie et mal vécue, un empêcheur de faire du pognon. La morale appliquée, c’est uniquement celle-là et certainement pas les faux-semblants que l’on voudrait nous faite gober avec force sourires pendant que l’on nous envoie dans le mur.

Vous pouvez appliquer le même raisonnement pour le climat, et remarquer que les échéances sont reportées pendant que les efforts sont minimisés. Certains même nient tout réchauffement et préfère empiler provocation sur provocation. Pour d’autres, l’effort à fournir est de dire à haute voix sa forte préoccupation du sujet tout en ne procédant pas à des changements qui bousculeraient trop un système si parfait, comme il nous l’a tant prouvé.

Aujourd’hui ce ne sont pas les états qui avancent sur les sujets climatiques, ce sont les individus et les associations. L’histoire s’en souviendra… A l’arrivée, le désastre se produira, avec plus ou moins de dégâts en fonction des efforts fournis pour lutter contre.

Tout d’abord, je tiens à m’excuser auprès de mes abonnés pour ce long silence. Il est dû à quelques petits tracas de santé, en bonne voie de solutionnement, qui m’ont bien fatigué.

Jusque-là, même si je l’évoque directement ou indirectement de temps à autre, je n’ai pas trop mis en avant ici mes incursions musicales.

Je me permets de contredire cette habitude en vous faisant part d’une musique composée pour mon ami Denis Schneider avec qui, et d’autres acolytes comme Jean-Claude Le Verge (Basse) et Alain Bonnaud (Voix), avons tricoté des mélodies, des harmonies et des textes et sévi sur de petites scènes parisiennes pendant une dizaine d’années sous les noms de Sans tambour ni trompette (je confirme, il n’y avait ni l’un ni l’autre), puis les zUVés.

Avec Denis, nous avons également accompagné l’auteure-compositrice-chanteuse Anne-Claire Guilloteau pendant deux ans. Avec Jean-Claude, que je connais depuis vingt-cinq ans, j’avais joué en duo, trio et quartet de jazz.

Nos répétitions des zUVés étaient un joyeux mélange de travail et de rires peu contenus, ce qui a garanti notre durée et scellé une belle amitié.

La présente musique Tout passe (dit-on) me tient particulièrement à coeur par son contexte émotionnel.

Denis était marié à Brigitta, jeune femme rencontrée pendant ses études en Allemagne. Toujours souriante, Brigitta était d’une gentillesse et d’une douceur sans faille. Une saloperie de cancer l’a mise à terre et a laissé Denis totalement bouleversé. Nous aussi, qui la vîmes chaque semaine pendant des années, nos répétitions se faisant chez eux, avons été très affectés.

Quelques temps après, en 2011 j’appris être atteint d’un cancer du rein, lequel rein m’a été retiré en janvier 2012, le quatre janvier, ma mémoire a fixé la date.

Suite à ces événements, nos répétitions ont été suspendues.

Là j’ai un doute, et ma mémoire défaillante ne saura pas le dissiper. Denis avait-il écrit le texte et me l’avait-il passé pour que je tente de poser une musique dessus ? M’avait-il parlé de l’idée, à partir de laquelle je composai ? Sans certitude, je penche pour la première version.

Toujours est-il que pendant l’été 2012, je pense avoir trouvé quelque chose pouvant coller. Une musique simple, en mode mineur, qui exprime de la tristesse mais pas que cela… Denis vient me voir dans ma campagne proche de Giverny. Je lui joue, il chante (à ce moments il avait déjà les paroles…) et la chanson se finit par ses pleurs.

Denis trouvait ma musique en parfaite adéquation avec ce qu’il ressentait et voulait exprimer. Nous l’avons un peu travaillé ensemble et hop ! dans la boîte. Il faut dire que Denis est un fin littérateur et un très bon interprète.

Vous savez maintenant pourquoi je tiens tant à cette musique. Il n’y a rien de trop dans cette chanson, qui me met la larme à l’oeil, l’émotion du décès de Brigitta et celle partagée lors de cet été 2012 sont encore si présentes.

Tout passe (dit-on)