Maux & Cris

462 Textes, Poèmes, Livres, Rêves et autres billevesées

Hier, le confinement m’a parlé de livres. Il m’expliquait que sa finalité première, qui n’est pas de faire en sorte que les parents remplacent les professeurs à l’avenir mais bien de sauver des vies, en cachait une autre, plus discrète mais tellement importante. La curiosité qui bondissait en moi me fit l’interroger dessus.

Il me dit « mais que fais-tu en ce moment ?».

Tu le vois bien, je lis. Mais je lis tous les jours, ça n’a rien à voir avec toi, espèce de vantard !

«Es-tu certain que je n’ai pas incité certain à mettre le nez dans un bouquin ? ou à réfléchir à la lecture ? ».

Je ne peux le savoir. Pourquoi pas, peut-être. Et si tel est le cas, c’est bien. Il est aussi vrai que j’échangeai avec une amie, par la voie des réseaux sociaux rassure-toi, qui expliquait s’offrir deux livres par semaine depuis des temps immémoriaux et du coup donnait des livres pour n’en garder que l’essentiel. Je lui répondis que c’était juste pour faire de la place aux nouveaux.

Cette nuit je pensais à des images d’appartement d’écrivains et de poètes, des murs recouverts de piles de livres du sol au plafond, des cathédrales de livres au milieu des pièces. Des vies entières de livres décrivant parfois des vies entières. Des mondes infinis contenus dans ces petites boîtes qui, une fois refermées, gardent un peu de nous.

Et je repensais au livre que je viens de terminer. L’auteur y parle de Glenn Gould, fou de Bach, qui arrêta ses concerts à trente-deux ans pour vivre plus intensément son amour pour le musicien, qu’il continua d’honorer par ses enregistrements. Ecoutez ce qu’il en dit « Dans la musique on est comme dans l’amour : engagé sur le sentier de la vie faible. On va du point A au point B, d’une lumière à une autre. On est entre les deux, trébuchant dans le noir. Vivant d’incertitude et souriant d’hésitation, attentif à ce mouvement en nous de la vie frêle, oublieux du reste. ».

Je me faisais la réflexion que si certaines de nos activités nous éparpillent l’âme et nous font perdre le contact avec nous-même, d’autres nous permettent d’en recoller les fragments et de la positionner bien au milieu de nous. Quand nous faisons de la musique, quand nous lisons, nous écrivons, nous nous sentons pleinement bien, notre âme s’est replacée au milieu de nous, bien équilibrée, tiraillée en rien. La plénitude.

Le même auteur parle des images que lui inspirent des fleurs, et croyez-moi il va loin dans ce sens. A celui qui voudrait l’accuser de mièvrerie, il précise « Que dira-t-on à maître Dögen, ce sage du treizième siècle japonais, lorsqu’il écrit : « L’univers entier est fait des sentiments et des émotions des fleurs » ? »

Pour en finir, je ne peux pas omettre de vous citer ce que notre auteur a trouvé dans Suréna un ouvrage de Corneille, et qui concerne l’inépuisable douleur de vivre et pourrait bien être la synthèse de toute vie « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ».

J’ai déjà parlé de cet auteur, il s’appelle Christian Bobin. Poète prosateur, il a le pouvoir de mettre à jour les ressorts des humains à coup d’images, lesquelles, une fois assemblées, composent l’essence même de la personne.

Entreprendre la lecture d’un ouvrage de Christian Bobin n’est pas mince affaire. On sait que l’on sortira changé de l’expérience. Un livre par lui écrit est une plongée dans la crue vérité des gens. On pourrait penser que le fantasme, l’imagination est au rendez-vous ! Je ne le crois pas, Bobin excelle dans une forme d’analyse poétique au service de la seule vérité du personnage. Une vérité extrêmement crue, objective et bienveillante à la fois.

Christian Bobin nous dévoile ici les mécanismes profonds de la poétesse Emily Dickinson, qu’il décrit comme une sainte, se réfugiant et trouvant son meilleur dans l’accomplissement de tâches quotidiennes obscures et méprisées.

C’est impressionnant de lucidité de la part de Christian Bobin qui fait écho à celle, très crue, de la poétesse sur elle-même. Emily n’a aucune illusion, aucun désir, à part quelques amours malheureuses dans lesquelles elle trouve le moyen d’être encore plus sainte. C’est le terme qu’utilise Bobin, non qu’elle le revendique ou le prône, mais parce qu’elle le vit, ce qui illumine le moindre des actes ou des mots de notre dame blanche.

Quelques extraits par moi relevés :

– Sur l’enfance d’Emily : « Un poète, c’est joli quand un siècle a passé, que c’est mort dans la terre et vivant dans les textes. Mais quand c’est chez vous, un enfant épris d’absolu, bouclé dans sa chambre avec ses livres, comme un jeune fauve dans sa tanière enfumée par les Dieux, comment l’élever ? Les enfants savent tout du ciel jusqu’au jour où ils commencent à apprendre des choses. Les poètes sont des enfants ininterrompus, des regardeurs de ciel, impossibles à élever . »

– Sur la collégienne Emily : « La trop sage collégienne d’Amherst (ndlr : sa ville) regarde Dieu improviser le monde à chaque instant. Elle dresse en secret la liste de ce qu’elle aime : les poètes, le soleil, l’été, le paradis. C’est tout. La liste est close, note-t-elle, et le premier terme suffit : les poètes engendrent un soleil plus pur que le soleil, leur été ne décline jamais et le paradis n’est beau que d’être peint par eux. »

– Sur une des rares photos d’Emily : « La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L’éclat du verbe perce la nuit du monde. »

Ce livre de Christian Bobin est une merveille. Il vous ouvre à la poétesse et vous laisse changé à jamais. Lisez-le absolument.

Un lapin, en recherche de quelque carotte
Naviguait depuis le grand matin dans quelques
Jardins du quartier. Cela faisait des lustres
Ou des saisons, qu’il rackettait le même coin.
Un renard s’approcha. Serais-tu lassé de
Ronger toujours ces beaux légumes oranges ?
Je partirai, un jour, de bon matin. Il est
Entendu que les lapins sont très matinaux.
Pourquoi ne le ferais-tu pas dès maintenant ?
A cet instant, comme surgit d’une boite,
Renard saute sur le lapin, lui croque la
Tête, avale et fait un gigantesque rot.
Idiot, dit le jardinier, mais qu’il est con ce
Renard, en envoyant la chevrotine. Son
Arme vengeresse fait d’une pierre deux coups,
Il aura des légumes et sauve ses poulets

Les lunes se sont succédées. Toute notion du temps est suspendue. Nous vivons entre nous. Toute personne peut être un danger et nous pouvons l’être pour elle. J’adopte un toc en me lavant les mains souvent et longuement. Le monde se resserre autour de nous. Nous devons dire pourquoi nous sortons et nous ne sortons pas pour n’importe quoi. Mais un jour je partirai….

Un jour je partirai coûte que coûte. L’immobilisme me poussera loin, hors des racines du temps. Le jus de la vie jaillit par saccades, tuant toute mascarade. Un jour ne subsisteront que l’ombre d’une pensée, quelques mots posés au creux d’une oreille, un regard plein d’un sourire distancié, le frôlement d’une aile de papillon. Quelques souvenirs dans quelques cœurs. Puis, rien…