Maux & Cris

462 Textes, Poèmes, Livres, Rêves et autres billevesées

3:53 du mat. Suis éjecté de mon lit par ce rêve.

Je suis jeune, avec un copain du même âge dans la maison de mes parents. Mon père, décédé depuis vingt cinq, est là dans une autre pièce, ma soeur est également présente mais dans une pièce plus proche. Maman n’est pas présente.

Le copain ne sait pas répondre aux questions pourtant simples de mon père, qui devient vite ironique. J’essaye de l’aider mais en vain…

Changement d’époque, de décor et de personnages.

Je me trouve dans une pièce assez minable, genre planque de petit dealer d’il y a trente ans, avec un black que je ne connais pas et un mec de ma boîte de quand je travaillais et que je connais bien. On fume un pétard, moi qui ne fume plus depuis vingt deux ans et n’en éprouve plus l’envie.

Le black ne dit rien mais l’autre me raconte comment il est parti vivre dans le sud, où il y a des grands arbres qui plient sans rompre pour calmer les ardeurs du Mistral. C’est le Vaucluse. On discute pour savoir de quel essence sont ces grands arbres. Ce sont des sapins, non des ifs, non des cyprès…

Un étui mou de guitare est mis dans mes mains. L’étui est anonyme et ne donne pas d’indication sur la gratte. Je trouve le zip, sort une solid body avec une forme à tendance ovoïde, de marque B&G, ce qui impossible après vérification, B&G ne produisant pas de guitare de ce type.

J’aurais préféré une Telecaster, mais bon. Je joue quelques notes sous l’oeil scrutateur et inquiet des deux autres, comme si je passais un examen. Je les vois qui se détendent.

Je leur demande ce qu’ils veulent. Le black me dit qu’ils cherchent une musique pour le « traitement processif » de ma boite.

« Euh, vous entendez quoi par traitement processif exactement ? »

Le collègue : « Le site du groupe peut être mis à jour par quatre personnes identifiées. Elles souhaitent pouvoir mettre à jour depuis n’importe où, même sans accès au réseau de l’entreprise »

…. et c’est à peu près là que je me retrouve assis dans mon lit à 3:53 du mat.

En rédigeant, je me dis que les sauts dans le temps sont dus à un texte que j’écris par ailleurs et qui survole une partie de ma vie.

La partie du début pourrait être due au coup de fil avec Anne, ma soeur, que nous avons eu cet après-midi et pendant lequel nous avons parlé de la maison de notre jeunesse.

L’histoire de la musique pourrait venir d’une recherche de musique auquel j’avais procédé auprès d’un ami Lyonnais, excellent guitariste et néanmoins patron d’une boîte spécialisée dans l’identité sonore. Il s’agissait de la musique d’attente pour le support groupe que je montais. Eric, si tu me lis, je t’embrasse. Les sons proposés étaient très bons, mais j’ai été coupé dans mon élan, l’équipe de communication interne étant aussi sur le sujet, ce que j’ignorais.

Le reste, c’est le mystère de nos rêves, auquel nous portons toujours un regard étonné, et c’est très bien comme ça.

Voilà, une heure après, exactement je vous livre ce rêve.

Est-ce la nuit ? A un moment où personne n’est là pour surveiller les allers et venues dans la maison ? Le seul indice pour nous aider à comprendre réside dans un émoji à côté d’un prénom gravé. Qui se cache derrière le ou la scarificateuroutrice et pourquoi s’en prendre à d’innocents fruits, dont la courbure procurerait, selon les dires des eurosceptiques ou des europhiles regrettant la lenteur de notre chère Europe (dont je fait partie), de nombreuses sources d’études, principalement à nos très très chers fonctionnaires européens.

Scarificateuroutrice de banane

Ce midi, à la fin du repas, je prends une banane dans la corbeille de fruits. Sylvie arrête mon geste avec une ferme douceur. Rapidement, je prends conscience que je ne me prénomme pas Paul mais Régis, et que cette banane ne m’est donc pas destinée, mais qu’elle devrait plutôt l’être à mon fils, qui, vu l’heure, a du terminer sa marche pour le climat du vendredi avec son lycée et se tamponne de ma banane comme de sa première tototte.

L’intervention du ou de la scarificateuroutrice ne se voit pas immédiatement. Il faut que le temps fasse son oeuvre pour distinguer nettement l’inscription gravée, et à partir de ce moment la course est engagée, car la banane, dans l’hypothèse où elle ne serait pas rapidement consommée, va devenir blette avant que le destinataire n’ai eu le loisir de la déguster. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il faut être en proie aux affres d’une extrême sournoiserie pour agir ainsi.

Aussi, mes chers ami(e)s, je vous en conjure en faisant appel à votre esprit le plus citoyen, soyez attentifs, vérifiez vos cuisines, celliers et autres garde-mangers. Si vous n’y prenez garde, vos fruits pourraient fort bien être victimes du curieux artisan exerçant ce métier invisible.

Vous voulez vous informer sur d’autres métiers invisibles ?

(n.m.) embranchement de deux routes.

exemple : dès que je te propulse, mon petit Alphonse, tu fonces. Beaucoup d’autres sont là, qui veulent aussi être l’élu. Tu dois être le seul, l’unique, le premier. Pas de cadeau aux autres, t’es un leader. Tu passes la biroute sans t’arrêter. Au bout du bout tu le vois, énorme devant toi. Tu te sens irrésistiblement attiré. Tu prends un maximum de vitesse, tu mets toute ton énergie, celle de la vie et dedans tu fonces, mon Alphonse.

exemple d’après (spécial pour contrepéteu.r.se) : les bibandes déroutent

Un bon livre ça commence assez vite au moment où l’on reconnait être piégé, obligé d’aller jusqu’à la fin et que l’on va y passer du bon temps.

Un mauvais livre, c’est aussi rapidement que l’on se rend compte de la méprise.

Je viens d’enchaîner les deux, la chance m’a honoré qui les a placés dans le bon ordre. Je quitte une histoire où la fin est donnée dès le début, parti pris de l’auteur, cela aurait pu ne pas être gênant. Un jeune promis à un brillant avenir plaque tout, s’immerge dans une forêt de l’Alaska et n’y survit pas. Mort d’avoir cherché l’aventure absolue. Une fois que l’on a dit cela, tout est dit. Le style d’écriture me laisse de marbre, peut-être l’effet d’une traduction un peu « courte », l’histoire ne me passionne pas. N’ayant pas d’autre livre devant moi, besogneux et sans courage, je continue ma lecture…

Il y a peu, Sylvie me propose d’aller promener mon absence de livres à lire à la Compagnie des livres, à Vernon. J’en ai ramené le dernier Houellebecq, Sérotonine, que je m’étais promis de lire, un gros pavé sur Guillaume le Conquérant, un autre sur les Vikings et le livre d’Isabelle Carré.

Evidemment, la possession du Houellebecq m’a fait fermer le mauvais livre, vite jeté sans remord dans les poubelles de l’histoire.

On ne sait jamais ce que va être une nouvelle lecture. Si on a déjà lu avec bonheur l’auteur, un a priori très favorable nous encourage à y aller sans crainte, mais parfois, on tombe sur un bug, le bouquin de trop.

Avec Sérotonine, on sait vite que l’on est dans du très bon. Il y a une densité d’écriture incroyable, un beau langage, de la connaissance mise à disposition, une histoire qui vous prend, des personnages travaillés. Il sufit de quelques lignes, de peu de pages, pour savoir que l’on va passer du bon temps avec un livre, que l’on va devoir se forcer à le fermer de temps à autres pour ne pas le dévorer, ou être dévoré par lui, d’une traite et prolonger ainsi le plaisir. Ces moments où l’on ne lit pas, le livre nous habite, on attend de le retrouver, prolongent notre plaisir. Avec de très bons livres, c’est jouissif de s’appliquer une forme légère de masochisme à le refermer pour avoir encore plus de plaisir à l’ouvrir de nouveau.

Les personnages et l’histoire continuent à vivre en nous, et leur existence se fait plus vive et plus cru au moment où l’on reprend le livre.

Je ne suis au’au tiers de Sérotonine, et n’ai aucune idée de ce qui m’attend, et c’est bon.

J’ai eu une fois l’occasion de faire un baptème d’acrobatie en avion. Un superbe biplan blanc, impeccable, avec les câbles protégés par des gaines en cuir, le cockpit non fermé. J’hésitais, partagé entre la trouille et l’attrait du plaisir. Ce qui m’a décidé a été que le précédent passager faisait part de soucis de connexion voix entre le pilote et le passager. L’opportunité était unique, c’est ce qui m’a fait monter dans cette avion. Pour votre gouverne, par chance l’avion n’en manquait pas, le passager monte devant et le pilote est derrrière. Sur la piste, lors de la course d’envol, le nez de l’avion est devant votre nez qui cache la piste. Je n’ai pas de photo de l’avion blanc mais en voici d’un modèle similaire.

Le vol a été une merveille, peut-être en ferais-je en faire un petit texte…

Avec mon livre, c’est pareil, je m’attends à quelque chose de métaphysique, je suis sur la piste, dans la course d’envol, déjà pris, capturé, ligotté par la lecture, mais la suite va être meilleure encore…

Vous êtes toutes et tous, comme votre serviteur, plus ou moins accros aux réseaux sociaux, les rezosocio, les zérosocio, on ne sait plus comment les appeler. Connecteurs géniaux, fournisseurs d’informations trop rarement vérifiées, pompes à fric, aspirateurs à exister, déployeurs de contre-vérité, putaclic comme disait une amie, poubelles à dysorthografie, dégueulis de frustrations, de colères et d’envie.

Au milieu de tonnes d’ordures déversées parfois par maladresse, quelquefois par bêtise, sinon parce que c’est notre fonctionnement habituel, et après avoir écarté les petits chats et autres petits animaux kisonbo kisonminions touça touça, on est surpris par la fulgurance d’une intelligence : un poème, une musique, une analyse profonde, une saillie drolatique.

Est-ce le reflet réel de notre société ? un artefact bidonné ? un intervenant maléfique ou généreux ?

Les réseaux sociaux existent dans la vraie vie (IRL = In Real Life) mais on ne s’en rend pas compte, car la vie a sa propre vitesse, une manière d’évoluer plus en phase avec le rythme de notre respiration. Entrer en contact avec quelqu’un prend du temps, et c’est rarement avec une invitation informelle de type « untel demande à être votre ami ». Il y a des formes, des usages à respecter sous peine de tomber en impolitesse et de déclencher un regard méprisant, un coup d’oeil inquiet, une réaction plus violente allant du cliché « Tu veux ma photo ? » jusqu’au fameux bourre-pif (à l’ancienne), celui avec le poing américain (années soixante) ou au célèbre coup de boule (plus moderne mais bien douloureux). Maintenant le cas est réglé, on se fait buter par arme à feu. Si l’on suit la logique des choses, la version futuriste pourrait être une déflagration nucléaire, même domestique….

Je me souviens de mon arrivée à Paris, habitué que j’étais des mœurs provinciales où l’on sourit aux gens croisés, osant dire bonjour à des inconnu(e)s. Mes premiers jours dans le métro, encore habités par la province me valurent quelques beaux râteaux, des visages fermés que mon sourire arrivait à fermer encore plus. Mon étonnement aussi de me faire bousculer par des hordes courant autour de moi. Je les trouvais bien cons, mais rapidement, sans savoir pourquoi, peut-être juste pour ne pas être le dernier, ce jour-là je devins l’un des leurs et fis le deuil de ma naïveté provinciale.

Avec les outils informatiques de réseaux sociaux, nous faisons fi de l’enrobage, des conventions, enfin pas tout à fait mais celles utilisées dans les rezosocio sont impersonnelles et sommaires. En un clic je demande à être connecté, au second clic, c’est fait. Mais connecté, qu’est ce que ça veut dire ? Cela veut dire que je te suis. En m’acceptant comme ami, tu m’autorises à marcher derrière toi sur le trottoir… Ben dis donc, quelle chance !

A la réception d’une demande, les plus prudents d’entre nous balayent le mur du demandeur pour évaluer les centres d’intérêt et tenter d’identifier la compatibilité. Mais je crains bien que notre besoin de gonfler nos « portefeuilles » d’amis nous incite à omettre ces étapes de vérifications. Faut-il que nous soyons en prise avec un fort sentiment de solitude pour courir après ces amitiés virtuelles ? Et puis, après tout, même le monde du travail requiert que chacun développe son réseau…

Puis vient le ballet des courbettes, une succession de « je t’aime », « moi non plus », « moi plus que toi ». L’histoire peut être très courte, mais parfois, l’assaut de politesses résiste au temps court du média et l’on se retrouve vraiment connecté à l’autre. La bienveillance, le clin d’œil, le partage s’installe dans la durée.

Certaines amitiés sont plus belles que d’autres, marquées par un profond partage de centres d’intérêt, par une communauté d’âmes, des expérience de vie communes, une curiosité, parfois le profond respect de ce que l’autre accomplit.

Le besoin du passage à la réalité, se voir In Real Life, dans la vraie vie, concrétise cette amitié. Ce n’est pas toujours recherché, quand ça l’est d’une commune volonté, cela donne lieu à de belles rencontres. Certaines et certains d’entre vous savent de quoi je parle.

Une des mes virtuelles amies réalise en ce moment même une forme de « performance » en traversant la France pour rencontrer celles et ceux du monde virtuel qui lui sont le plus proches. Une forme de plongée IRL ! Égoïstement, je serais très heureux de la croiser.

Nos réseaux sociaux nous donnent accès à nombre de belles informations. Je me nourris de ce qui est relatif à l’art : musique, photo, peinture, danse, littérature, sculpture… et me maintiens ainsi au courant de l’actualité, des concerts, des projets.

Hélas, nous sommes pollués par les grincheux chroniques, ceux qui trouveront toujours quelque chose à redire dans l’ordre du monde, les pisse-vinaigre chroniques soit parce qu’ils ne savent pas lire derrière les mots, soit parce que c’est leur nature de faire la gueule, soit parce qu’ils sont malheureux. Et je ne parle pas des professionnels de la fake news, ceux-là sont, après un rappel à l’ordre, vite éjectés. Il y a des vrais nuisibles, certains professionnels œuvrant dans la pire des politiques, celle des populistes, des anti-Europe, des complotistes, des illuminés, des anti-vacc, des anti-n’importe quoi…

Mes amis pisse-vinaigre, ne soyez pas étonnés si je m’écarte de vous. Sensible aux malheurs du monde, il y en a tant, je n’ai pas vocation à les absorber tous, sauf à risquer l’overdose alors que je cherche, comme vous, la loverdose. Les jours roulent l’un sur l’autre, presque inexorablement puisque tout ceci aura, malgré nos fantasmes d’immortalité, une fin. Et ce flux et reflux des jours caresse nos âmes d’une belle écume ou y trace des cicatrices qui font de nous ce que nous sommes.

Régis Vignon – Douarnenez aout 2016

Dans le monde des rezosocio, l’écume des jours peut être lumineuse et sublime, mais elle est aussi trop souvent terne, puante, nauséabonde et mortifère.