Phobie et amalgame

Derrière le suffixe phobie se cache une forêt de sens dont certains posent question. Notre langue française est souvent qualifiée de précise et d’abstraite. une langue plus adaptée pour le maniement du concept que pour décrire. On pourrait indiquer plus précisément le fond de sa pensée en français que dans une langue plus descriptive comme la langue anglaise. Chaque mot aurait un sens précis, sans que l’on soit obligé de lui coller un adjoint comme une préposition, là où un mot, un verbe de la langue anglaise saura prendre autant de sens différents que de prépositions possibles. Enfin c’est comme cela que l’on a l’habitude d’en parler.

Lorsque je lis un texte de Nabokov, je suis émerveillé de la limpidité des sentiments et sensations. Chaque mot est d’une totale justesse, sans ambiguïté, le lecteur comprenant exactement l’intention de l’auteur. Il a écrit en russe, sa langue natale, en français et en anglais. Je doute que ses relecteurs aient eu beaucoup de travail à effectuer.

Ce qui me tracasse dans notre belle langue, c’est que le mot phobie, qui veut initialement exprimer la peur démesurée et irrationnelle d’un objet ou d’une situation précise, puisse aussi prendre un sens haineux, qui dépasse de beaucoup l’idée initiale. C’est ainsi pour l’homophobie, l’islamophobie, la transphobie…

Notre langue française, étalon de précision quasiment déposée au pavillon de Sèvres, manquerait parfois de cette fameuse précision. Tout assimiler à un même niveau, revient à minorer les haines pour les assimiler à des peurs. Ne devrait-elle pas séparer les notions de peur, de crainte et celles de haine, de discrimination.

Dis autrement, si je me déclarais homophobe (ce que je ne suis en aucun cas !) je serais victime de ma peur des homosexuel(le)s et non coupable de discrimination envers ces personnes. Je pourrais crier ma judéophobie, mon islamophobie ou ma christianophobie (là encore, cela ne s’applique pas à moi !) sans être inquiété alors que je ferais preuve de coupable discrimination.

En ce moment, un tombereau d’immondices se déverse sur nos réseaux. On se lâche sans limite. On traite qui de trucophobe, qui de machinophobe. On enferme des personnes dans des boîtes, on amalgamise, on insulte, bientôt on collera un signe distinctif sur les vêtements. Mes ami(e)s, cela pue et devrait nous inquiéter beaucoup plus.

Étonnamment, j’ai le sentiment que notre langue participe à ce foutoir, cela m’attriste…

Quelques références à ce sujet :

L’Anglais est-il une langue imprécise ? de André Racicot

Léopold Sédar Senghor

La clarté du français, langue intellectuelle s’il en fut, lui [vient] essentiellement de ses abstractions […]. La première preuve de l’abstraction du français est, non pas précisément la pauvreté, mais la richesse tempérée de son vocabulaire, qui est d’environ 93 000 mots en face des 317 000 mots de l’anglais. C’est ainsi que le français est l’une des plus pauvres des langues romanes : Parce qu’issu du latin, qui était pauvre, il a reçu moins d’apports exotiques que ses voisins ibériques. Il est cependant l’une des langues les plus précises qui soient. C’est d’abord que l’abstrait, étant plus pauvre en quantité, est plus intelligible que le concret. C’est aussi que le français, grâce à l’abondance de ces gonds de la pensée que sont les conjonctions de subordination, insiste sur les relations des êtres et des choses plus que sur leurs qualités sensibles. C’est encore que le français est pourvu d’une grande variété de préfixes et de suffixes, qui lui permet de former des familles de mots parfois très étendues, mais surtout que ces affixes, parce que venus pour la plupart du latin ou du grec, sont par là plus intelligibles, même aux non francophones, pourvu qu’ils aient une culture générale.

 

Trypophobie

Contrairement à ce que certains pourraient penser, la trypophobie ne concerne pas la peur des troquets minables dont une porte discrète, assimilée backroom, mènerait à une salle de jeu pourrie où seuls des loosers souffreteux risqueraient leur thune si rare.

Rien à voir non plus avec une éventuelle peur du Trip hop, mais bon sang, qui pourrait avoir peur du trip hop ! Et pourquoi ?

Pire ! Certains auraient la peur des tripes, un plat que de trop nombreux pisse-froid agonissent à l’envi d’épithètes délétères alors qu’il est si bon et si réconfortant. Extrait de wikipédia « Les tripes étaient un plat populaire bon marché et nutritif des classes ouvrières au XIX siècle et durant la première moitié du XX siècle ». Je m’inscris en faux, Monsieur Pédia, les tripes sont toujours vivantes au XXIème siècle. Amen.

N’y voyez pas non plus une manière snob d’exprimer la peur aux tripes. Vous avez d’ailleurs noté que là où certains utilisent un y, sorte de i arcadien bizarrement tordu, nous pourrions tout aussi bien, et ce n’est pas plus cher, profiter des excellents i locaux bien de chez nous, droits dans leurs bottes avec ce joli petit chapeau flottant au dessus de leur tête. D’ailleurs je recommence ma phrase correctement : N’i voiez pas non plus….

La peur des voyages ? que nenni ! La peur des pots de fleur créés à partir de pneus (tire in english) ? Pas plus, mais jetez un coup d’oeil à la vidéo explicative : How to make a Rubber Tire Flower Pot pour obtenir le nec plus ultra du pot de fleur !

Dans le poinçonneur des Lilas, Serge Gainsbourg avait mis le doigt dessus puisqu’il s’agit bien des petits trous, petits trous, petits trous… 🎶🎶🎶

(n.m.) Un trypophobe a peur des ensemble alignés de trous, une peur inattendue mais plus fréquente que l’on aurait tendance à imaginer. Étonnant, non !