Maladie de riche

Maladie de riche

Bien chère madame Goutte,

vous le savez, je suis un garçon gentil, ouvert et policé. Sachant cela, vous êtes entré dans ma vie sans y être invitée, sournoisement, discrètement, au début surtout. Ceci dit, si vous aviez attendu un signe de ma part vous ouvrant les portes de mon corps, vous eussiez dû repasser, je le crains, lors de ces fameuses calendes grecques dont on nous rebat tant les oreilles.

Vous ne faites pas partie des gens que j’ai plaisir à voir. Vous en êtes l’antithèse, le parfait contraire. Au lieu d’amener la joie, ce que tout ami ferait, votre visite me met à la peine. Vous avez tenté de me faire croire que vous ne souhaitiez que briser une triste et longue monotonie, celle de ma vie, par une surprenante nouveauté, un sursaut du destin, une scintillante licorne. Que nenni, que non pas, il n’en est rien. Ma vie, même un peu contrainte par les fameux éléments extérieurs à ma volonté, va bien, merci ! Nul ennui, nulle tournerie en rond ou ratatination !

Ma plume glisse sur le papier numérique et m’invente des histoires. Je lui prête même l’intention de tirer les fils d’une histoire plus longue. Quelle monotonie survivrait à un tel régime ? Si elle existait, elle ne serait qu’étroite, sans corps, sans coeur, une ombre si ténue que l’éclat d’un lampyre la renverrait dans d’ obscures limbes pour les siècles des siècles, amen !

Objection ! Argument non recevable !

Sinon j’aurais abusé de viandes plocplocantes dans des sauces parfumées chargées d’onctueuses crèmes et de délices dignes de la grande bouffe, une orgie de charcuteries dûment arrosées de vins blanc minéraux aux parfums de fleurs blanches et à l’acidité un peu verte, des délices d’abats, de rognons, d’andouillettes de chez Bobosse, la Rolls de l’andouillette à la ficelle, de tripes à la mode de Caen, de pâté de tête ou bien persillé, un méga plateau de fromages tous plus beaux et goûteux les uns que les autres, ou alors un plateau de délicieux fruits de mer, des tonnes de morceaux de chocolat, des asperges, du chou farci ou farceur.

Certes la dernière semaine on m’aurait vu me glisser dans le cornet l’andouillette, les tripes, du fromage et un verre de vin blanc par repas jusqu’au décès de la bouteille plusieurs jours après. Mais ce n’est pas cela qui a joué, chère madame Goutte !

Ce qui a joué c’est bien plus surement le traitement que je prends pour pêter la gueule à mon cancer. Cet idiot, non content de remplir parfaitement sa mission principale, qui est de veiller à ma survie, si j’avais le moindre sens religieux, je l’en bénirais, je me contenterais donc de l’en remercier, s’en invente d’autres bien moins recommandables, comme faire grimper le taux d’acide urique.

Vous voyez, chère madame Goutte, vous avez faux sur toute la ligne. Votre imposture étant maintenant rendue publique au grand jour, sachez que je ne compte pas vous offrir l’hébergement plus longtemps. J’ai lâché mes avocats sur vos basques, ils vous coursent à travers les steppes arides où déambulez et vous courseront encore longtemps. Vous devez commencer à sentir leur haleine de fumeur vous picoter les miches. Sous peu ils planterons leurs crocs vengeurs sur votre cul malingre !

Allez oust, vieille salope, déguerpissez hors de mon pied. Je voudrais le prendre et vous m’en empêchez.

Veuillez recevoir, chère madame Goutte, l’expression de ma haine la plus féroce. Fuyez loin et ne revenez plus jamais.

Avec mon mépris le plus extrême,

Régis Leftfoot

Point de situation

Amie lectrice, ami lecteur, si tu as fouillé avec opiniâtreté dans le présent blog, tu as peut-être appris que j’hébergeai un compagnon encombrant à visée expansionniste que je préfèrerais limiter au maximum si ce n’est le voir totalement disparaître.

Deux opérations et deux ans de traitements médicamenteux plus tard, j’ai bénéficié en début d’année de trois mois de rémission (c’est comme une domission, mais un ton plus haut…). Au bout desquels, le fâcheux remontrait le bout de son nez. En accord avec mes carabins préférés le traitement médicamenteux fut repris en format d’attaque.

Six semaines plus tard (un cycle de quatre semaines avec médoc à la dose maximale et deux sans) le chef du service urologie nous recevait ce jour, dûment muni des résultats d’analyses.

Pour résumer, c’est la reprise, non pas des négociations comme dirait Benabar, mais d’un cycle de deux semaines de médoc à une dose moindre, que l’organisme assimile plus facilement.

C’est donc un relative bonne nouvelle.

A un ami très cher, partageant avec moi l’amour de la musique, qui me proposait d’assister à un beau concert avec lui, je répondais que je ne souhaitais plus prendre d’engagement, car n’étant pas certain de pouvoir les assumer. C’était abrupt et peu délicat de ma part.

Ce soir, il me signale son inquiétude. A posteriori, en relisant, je comprends tout à fait. Ma communication de ce matin a été très maladroite et je tiens à rassurer tout le monde. En fait, c’est juste que je ne sais dans quel état de fatigue je serai dans trois semaines, deux mois, etc…

Show must go on… et moult embrassades !

Le café des délices – Linda Da Silva

Le café des délices – Linda Da Silva

Musique à écouter en lisant : Le café des délices de Patrick Bruel

Linda est menue, ses grands yeux vous scrutent avec curiosité et son sourire vous accueille. Sa voix est douce, elle aime partager son Café des délices avec les lecteurs qui la visitent sur les salons. C’est ainsi que je l’ai rencontré au récent Salon du livre de Vernon.

Son livre lui ressemble. Elle s’en explique dans les dernières pages. Passionnée par les livres et l’écriture depuis toujours et par le fait de pouvoir faire ressentir les émotions humaines par l’écriture, mais également passionnée par la cuisine, elle s’est prise à imaginer un endroit unissant les deux.

Le café des délices doit son nom à la chanson de Patrick Bruel que vous êtes certainement en train d’écouter grâce au lien trouvé au début du présent article. Les noms des personnages sont souvent pris dans la « vraie vie » de Linda.

Ce Café des Délices est un restaurant, tenu par Linda, où des habitués se croisent quotidiennement et deviennent des amis. Leurs histoires, chacun à la sienne, se sont croisées, se croisent où se croiseront. Beaucoup de discussions, d’échanges, des histoires d’amour, dans le Paris de maintenant, celui qui connait les attentats terroristes, des drames de la vie que représentent la maladie, l’accident, la mort, la séparation, l’infertilité, et j’en passe. Ces thèmes sont traités avec beaucoup de retenue, l’auteure ne se complaisant aucunement à badigeonner son livre d’un pathos lourdingue.

Il en ressort un livre qui traite de plein de sujets de nos vies avec justesse et finesse, d’un manière assez légère, non pas superficielle mais bien sans pathos.

Linda, tu m’as embarqué dans ton café des Délices, je m’y suis senti très à l’aise. Dans mes mains il n’aura pas tenu trois jours. Si j’ajoute que le garçon hypersensible que je suis n’a pas manqué de verser sa petite larme, vous aurez compris, mes ami(e)s, que je vous conseille sans réserve de lire le Café des Délices.

Ce premier épisode La Rencontre sera suivie d’un second. Sortie prévu octobre 2019. Je vais devoir attendre…

Le marionnettiste

Le marionnettiste

Avant de lire cet article, je vous conseille de lire les épisodes précédents :

  1. L’entrée
  2. L’entrée – suite

Il se lève de son siège moelleux en cuir, fait deux pas et redresse le second disque de platine de la série de 10 que les winners de sa maison de disque ont gagné ces dernières années. Pourquoi ce putain de disque est-il donc toujours en biais ? Il a horreur de ce qui n’est pas bien aligné. Il prend son smartphone et appelle Kevin.

« Kevin, je peux te demander de passer quand tu as deux minutes, s’il te plait, un des nos disques de platine fait le con sur le mur. Tu peux gérer ? »

« OK Paul ! Pas de souci. Je finis de régler les moniteurs et j’arrive ».

« Que se passe-t-il avec les moniteurs ?

« T’inquiète ! On a fait rentrer une paire de moniteurs dernier cri. Faut adapter l’acoustique. Tu viendras écouter après. C’est une pure merveille. On devait toujours pousser les basses en cabine. Ces moniteurs vont corriger ça. A tout' »

« Alexa ! Joue-moi Love for Chet ! »

Cet album de Stéphane Belmondo est un de ses préférés, avec Jesse van Ruller à la guitare et Thomas Bramerie à la basse. Cette formule restreinte sans batterie et sans piano donne une rondeur à la musique. Le bugle de Stéphane Belmondo vient glisser en douceur sur la trame harmonique si bien distillée par Jesse van Ruller et soutenue en finesse par Thomas Bramerie. Plus loin il y aura la chanson d’Hélène, qui sait lui tirer des larmes, à lui pourtant si dur en affaire.

Il aime les musiciens engagés dans leur musique et les soutient tant qu’il peut, mais il doit aussi faire du business, non qu’il soit profondément attaché au fric. Le fric c’est juste un moyen de faire éclore de la belle musique. Au fond de lui, c’est ça qu’il aime, se dire qu’il a aidé à ce que des albums fantastiques soient mis à disposition du public.

Il a récemment assisté à un concert fabuleux où les deux frères Belmondo, Lionel et Stéphane avaient reformé le Belmondo Quintet, avec Eric Legnini au piano, Sylvain Romano à la contrebasse et Tony Rabeson à la batterie. Ça avait joué sa mère, les frères sortaient exténués de leurs solos et à la fin Eric Légini avait laissé sa place à Jacky Terrasson venu assister au concert, et qui avait mis le feu avec son jeu percussif et les défis que se lançaient réciproquement Terrasson et Stéphane.

Il était ressorti rempli de ce concert. Rempli de beauté et de reconnaissance. « Putain qu’est-ce que je les aime tous ces musicos ! » Tiens c’est le moment de la chanson d’Hélène. Il se barre dans le film de Claude Sautet et reste bloqué sur l’image de Romy, la belle Romy avec Picoli, l’association de la carpe et du lapin des Choses de la vie. C’est Philippe Sarde qui avait pondu la musique. Ce morceau a été repris par tant de gens.

Bon, c’est pas tout, back to business. Il cherche Antoine sur ses contacts et clique sur Call, en même temps que dans sa tête s’installe un mélodique « Clic – clac – cloc, c’est qui qui débloque ? »

« Salut Antoine, c’est Paul, tu as deux minutes ? »

Antoine est sur son vélo. « Deux secondes, Antoine, je m’arrête ». Il freine, jette un coup d’oeil sur sa droite et derrière lui, pas de danger, se rapproche du trottoir, pose le bout du pied droit au sol, se retrouve un peu de traviole, il ne faudra pas que ce call dure trop….

« Ayé, scuse-moi, je suis en vélo rue de Rivoli. Comment vas-tu Paul ? »

« Bien merci. J’ai besoin de te voir, rien de grave, bien au contraire, j’ai pensé à un truc. Je voudrais t’en parler. Tu es pris vers 19 heures ce soir ? »

« Je devrais pouvoir m’arranger. Je viens te voir au studio ? »

« Oui je t’expose le truc et on va boire un truc après. »

« Ça marche. A tout' ».

« Clic – clac – cloc, c’est qui qui débloque ? Flique – flaque – floque, la blonde qui se déloque ! » N’importe quoi ! Il s’asseoit, se retourne et regarde par la fenêtre. Le parvis de la Défense s’étire jusqu’au Louvre. Quelle vue phénoménale depuis ce bureau ! Il n’a pas pu résister lors de la visite. Bien sûr il aurait dû prendre moins cher ailleurs, mais profiter de cette vue de folie, quelle aubaine ! De toute façon, la gestion du fric ne l’a jamais fait vibrer. Il connait un tas de gens qui ne font que ça, ne pensent qu’a ça. Même s’ils tentent de donner l’impression d’être plus dans la gestion de l’humain ou de la technique, il y a toujours un moment où l’avidité ressort, au détour d’un mot, d’un geste.

Comme au début où il bossait. Un mec qui monte sa boîte. Le truc super motivant. Au début ils avaient été quatre à bosser nuit et jour et week-end, sans compter leur temps ni leur énergie. En un an ils étaient dix. Un vendredi, ils avaient été manger ensemble au restaurant. Chacun avait payé sa part et l’autre enfoiré avait demandé une facture de l’ensemble afin de se faire rembourser la totalité en note de frais. Quel enculé !

En un an, la première année d’exploitation le crétin avait bouffé le capital en notes de frais. Tout y passait, des soins esthétiques de sa compagne à Courchevel au chauffage de son domicile. Paul avait été demandé des comptes à son boss, le ton était monté et ils avaient été à deux doigts de se foutre sur la gueule tous les deux. Paul ne supportait pas l’injustice, c’était plus fort que lui. Il avait ainsi vécu son unique licenciement, pour une raison délicieuse : incompatibilité d’humeur.

Depuis il avait toujours sur lui un détecteur à enculé et ceux-là il prenait plaisir à les niquer. Avec eux il était sans pitié. Son côté ange blanc se travestissait en démon à la grande surprise de ses victimes.

Antoine, c’était autre chose. Le mec était cool. Jamais une embrouille, bosseur, des idées comme s’il en pleuvait, des riffs de guitare incisifs, métalliques, modernes. Il lui faisait un peu penser au guitariste de Doctor Feelgood, comment s’appelait-il déjà ? Jaco Pastorius ? Non mais mais ça va pas. Non Wilko Johnson, oui c’est ça Wilko Johnson. Sur scène il avait un jeu de folie ce mec, un jeu sec comme un coup de trique, presque psychotique, d’ailleurs il se déplaçait de la même manière sur scène. Jaco Pastorius !! Sa mémoire lui faisait des blagues de temps à autres ! Il s’en inquiétait sans vouloir l’admettre.

Il y avait du Wilko en Antoine, mais ce dernier avait beaucoup plus de capacités. Il pouvait jouer de tout, même du jazz. Il s’était dit qu’associer Antoine avec Claire, la belle à la voix de folie, c’était le germe d’un beau projet. Paul savait les histoires entre eux, les je t’aime, les je t’aime plus. Mais il savait aussi que musicalement, ils n’avaient jamais bossé ensemble et c’est là où il voulait les emmener.

Musique conseillée :

Love for Chet par Stéphane Belmondo

Doctor Feelgood (avec Wilko Johnson)

Philippe Lançon – Le Lambeau

Philippe Lançon – Le Lambeau

Trois opérations requises l’une par une tendon rotulien explosé, puis deux autres par le cancer me laissaient imaginer que je connaissais plutôt bien l’hôpital. Quelle bétise !

Philippe Lançon, journaliste à Libération et à Charlie-Hebdo, dans les locaux de Charlie le 7 janvier 2015, a été grièvement blessé au visage lors de l’attaque terroriste que vous savez.

Dans ce livre, il raconte quelques éléments de contexte de sa vie « d’avant », les plus émouvants sont les minutes qui précèdent l’attaque, un échange avec Cabu sur Elvin Jones (voir l’article à ce sujet), un autre sur le dernier (à l’époque) livre de Houellebecq Soumission qu’il avait chroniqué et sur lequel les avis restaient partagés, l’intérêt de se placer à côté de Wolinski de manière à le voir dessiner des personnes de la réunion, entre autres la belle Sigolène Vinson.

Puis l’acte… je me garderai d’évoquer ce passage, concentré de sidération et d’incompréhension, comme si l’auteur avait quitté son corps. Enfin pas exactement une décorporation, mais néanmoins un état intermédiaire où l’on ne serait ni vivant, ni mort, comme dans un espace-temps suspendu à l’abri des prises et des enjeux de notre monde.

Suivra l’hôpital, partie la plus longue du livre, presque le sujet principal, en tout cas le lieu où l’homme se transmute en victime, la Pitié-Salpétrière. De pitié il n’est pas parlé ici. Nombre de sentiments sont fouillés mais pas la pitié. Ici on parle de résilience, du fait que ce n’est pas un cadeau que l’on reçoit mais qu’il faut aller la chercher et qu’elle est dure à apprivoiser. Des difficultés physiques, on peut aisément l’imaginer lorsque les opérations se succèdent, mais aussi des difficultés morales. Une forme d’exhausteur des sentiments humains. Si les amitiés prennent une autre forme, plus silencieuse afin de ménager le bas du visage en cours de reconstruction, les amours, eux, sont bouleversés.

Au bout de longs mois, le patient Lançon est routé vers les Invalides afin d’entrer dans une phase de rééducation. Il devient Monsieur Tarbes, pseudo qui lui a été donné par son frère pour son séjour aux Invalides.

Ne vous y trompez pas, l’adjectif long ou longue, utilisé plus haut, n’indique aucunement une lecture fastidieusement ou pénible, juste un constat que le sujet principal est bien la suite de l’attentat, les mois passés à l’hôpital, les opérations qui se succèdent avec leurs rituels. Un chemin tortueux qui doit mener à une renaissance, dont on verra qu’elle ne coule pas de source.

Lorsqu’il descend au bloc Philippe Lançon planque sous ses draps Lettres à Milena de Kafka. Au bloc, il choisit la musique à diffuser. Cet homme est cultivé, avec des références littéraires riches en livres importants, il écoute de la musique classique et du jazz, trop souvent qualifiés de musique savante, il aime les expositions de peintures, les beaux films. La confrontation quotidienne de cette culture avec un monde hospitalier plutôt connu pour être sans affect est très bien traitée.

De nombreux « personnages » (en disant cela, je prends conscience de lire un roman plus que le récit d’une vie, ou d’un morceau de vie) sont, parfois rapidement croqués, ou beaucoup plus fouillés. Un personne ressort, la chirurgienne qui a mené sa reconstruction. Leur relation est intense, il attend beaucoup d’elle, elle lui donne énormément tout en restant dans les limites d’une éthique irréprochable. Les médecins doivent avoir l’habitude de gérer ce genre de situations où le patient attend tout d’eux. Réduit à l’état d’enfant, par l’impossibilité d’agir pour lui-même le patient projette sur son médecin la toute-puissance des parents, voire peut-être une divine force. Quelques échanges épistolaires sont le témoin du niveau auquel se situe leurs échanges, sans complaisance mais d’une courtoisie extrême.

A noter un point qu’il me semble important de vous signaler : l’auteur parle des attaquants au moment de l’attaque, mais ne vous attendez pas à ce qu’il développe, théorise ou vous gratifie d’un avis ferme et définitif, comme tant d’autres le feraient si facilement. Son langage sur ce sujet et ses satellites (religion, islamisme, terrorisme,…) reste lointain, non que ce ne soit pas important mais son livre veut parler de recontruction et non de destruction.

La lecture de ce livre mérite un peu de patience car Philippe Lançon s’exprime avec une langue riche, élaborée, parfois rugueuse. Pourtant, des expressions poétiques traversent cette langue pour nous frapper plus directement. L’homme se confie à son lecteur, il ne lui cache rien. Toute personne écrivant un peu s’est déjà posé ce genre de questions « Quelle partie de moi vais-je mettre dans cet article, dans ce livre ? ». Lui a résolu : il dit tout. Mais c’est un tout fouillé. Au-delà du récit, qui suffirait largement, il fouille, il creuse profondément dans les ressorts de l’humain.

Ce livre est le sublime témoignage d’un homme gravement blessé par des « fous de Dieu« , Prix Femina 2018, Prix Renaudot spécial. Un très beau livre que je vous conseille sans aucune réserve.

Quelques extraits :

« Il m’avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état, non seulement pour mettre à l’épreuve mon métier, mais aussi pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez d’autres auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de soritr de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre. »

« Kafka est à Merano, au printemps 1920. Il parle de ses fiancailles ratées, mais on a l’impression qu’il parle du monde des malades. D’ailleurs comme tout est maladie il finit par en parler et il écrit : « De toute façon la réflexion sur ces choses n’apporte rien. C’est comme si l’on voulait briser une seule des marmites de l’enfer, premièrement on échoue, et deuxièmement, si on réussit, on est consumé par la masse embrasée qui s’en échappe, mais l’enfer reste intact dans sa magnificence. » »

Il parle du livre Blue notes, évoqué dans un autre article, qu’il feuilletait avec Cabu juste avant l’attentat et qu’il retrouve des mois après les pages collées par du sang, le sien et celui de ses amis assassinés :

« C’était un magnifique livre de photos en noir et blanc, faites dans les années cinquante et soixante par Francis Wolff, l’un des deux fondateurs du célèbre label new-yorkais Blue Note. Lui et Alfred Lion étaient des juifs allemands, exilés d’avant-guerre. De Miles Davis à John Coltrane, d’Eric Dolphy à Dexter Gordon, d’Horace Silver à Thelenious Monk, la plupart de ceux qui firent le jazz dans ces années-là ont enregistré sur ce label des moments musicaux presque inoubliables. Sur les photos, tous les musiciens sont beaux, tous ont une classe et un chic absolus. Presque tous sont noirs. Que donnent à voir les images de Franck Wolff ? Un moment où de grands artistes, issus d’une minorité opprimée, travaillant et vivant la nuit, traversant souvent des tunnels de drogue et d’alcool, crèent une musique aristocratique. Ce sont les formes sensibles de la distinction et de la dignité.« 

Michel Cymes

Michel Cymes

Il est un lieu que la prise d’un médicament anti-cancer m’oblige à fréquenter plus souvent que je le voudrais. J’aurais préféré qu’il m’emmenât vers d’autres va-et-vient, charnels, fluidiques et partageurs. Mais non, l’idiot me retourne les boyaux plus que les sens. L’idiot n’est pas le bon terme, il me sauve la vie en empêchant la tumeur de métastaser en réduisant la vascularisation dont elle se nourrit pour croître et se multiplier, la salope…

Le sujet n’est pas tellement là. Dans ce lieu, par moi assidûment fréquenté, nous disposons quelques lectures, petits livres drôles proposés par les enfants, des magazines d’histoire et le magazine Dr Good de Michel Cymes, notre bon docteur, qui répand et diffuse la connaissance médicale à de potentiels patients mais surtout à celles et ceux qui bénéficient d’une bonne santé et voudraient savoir comment la conserver.

C’est un challenge que de rester en bonne santé aujourd’hui, eu égard à la quantité de saloperies que l’on respire, que l’on boit ou que l’on mange. Le nombre de personnes atteintes de maladies est effrayant. Je suis plus sensible à celles atteintes d’un cancer. Peut-être m’y retrouve-je plus ? Une forme de solidarité, l’appartenance à une communauté, je n’en connais pas la raison. Que les personnes atteintes d’une autre pathologie ne me jettent pas de cailloux, je les respecte tout autant, mais les connais moins de l’intérieur. Pour les cailloux, sinon, j’aime bien les galets un peu torturés…

Hier, je découvrais qu’une amie auteure de textes et de chansons étaient dans cette même communauté. Précédemment nous avions échangé sans que jamais ce sujet ne fût évoqué. Elle était justement en pleine séance de chimio, je lui demandais si elle connaissait des gens en bonne santé, amené, comme je l’étais, à en douter sérieusement.

Bref, ce lieu fortement fréquenté dont je parlais plus haut, on s’y assoit plus ou moins fréquemment, pour ma part, comme indiqué plus avant, c’est avec une certaine assiduité dont je ne retire aucune fierté, soyez-en certains. Et lorsque je m’assieds, que vois-je ? La photo parle d’elle-même, l’oeil de Monsieur Michel Cymes, cet oeil interrogateur, moqueur et qui frise gentiment, m’accompagne en me fixant.

Je prends cela, bien entendu, non comme le signe d’une surveillance médicale ou comme le témoignage d’une coupable indiscrétion mais plutôt comme un accompagnement bienveillant.

Ce magazine a été maintes et maintes fois parcouru. Je peux vous donner les limites des catégories de tension : normal, modérée, légère, ça pue, trop tard… Je peux vous expliquer la différence entre le bicarbonate de soude, produit grossier limité à faire le ménage et le bicarbonate de sodium, produit affiné utilisable en cuisine. Je peux vous dire ce qui est bon pour vos reins, moi qui n’en ait plus qu’un. Je peux vous dire qu’il ne faut pas consommer de l’alcool car cela fait monter la tension, mais que deux pages après, l’alcool peut fait baisser la tension. Selon votre tension, lisez l’une ou l’autre… Je rigole !

J’aime ce magazine, comme j’aime Michel Cymes. J’aime ses prises de position et le rejoins sur certaines, sur les anti-vacc par exemple. J’ai aimé ses émissions et les fou-rires qu’il générait chez Marina Carrère d’Encausse. Evidemment je l’envie d’avoir pu réaliser des émissions avec Adriana Karembeu, tout en continuant d’exercer son métier premier.

Maintenant, si quelqu’un pouvait lui dire de regarder ailleurs lorsque je trône, cela m’arrangerait beaucoup, double lol, xptdr, ….

Philippe Lançon, Elvin Jones & Cabu

Philippe Lançon, Elvin Jones & Cabu

Philippe Lançon, journaliste et écrivain, a fait partie des personnes frappées lors de l’attentat de Charlie-Hebdo. Il a survécu, mais a été fortement atteint et raconte tout cela dans un excellent livre « Le lambeau » qui a reçu plusieurs prix, dont le Femina et un prix « spécial » Renaudot et que je vous conseille sans réserve.

Philippe Lançon parle d’Elvin Jones : « En 2004, après avoir écrit sur sa mort , j’écris sur lui une chronique dans Charlie. Cabu se souvient, de son côté, des circonstances où il a vu le batteur, en plein air, au festival de Châteauvallon. Il me le raconte et j’insère son souvenir dans ma chronique : « Soudain l’orage éclate. Il est violent. Les musiciens et le gros du public, tout le monde disparaît peu à peu comme dans la Symphonie des Adieux; Tout le monde sauf Jones. Déchaîné, démesuré battant la mesure d’outre-tombe, le géant aux mains d’acier anime les peaux et les cuivres parmi les éclairs, seul comme un dieu oublié, un dieu oriental aux mille bras. L’orage semble avoir été créé pour lui . Il se fond dedans. Il a cinquante ans, le tonnerre demeure. » C’était en 1977. Vingt-sept ans plus tard, Cabu en fait un dessin qui, posé à côté de ma chronique, lui donne une valeur qu’elle n’a pas, qu’elle n’aurait pas en tout cas sans lui: être « illustré » par Cabu, en particulier sur le jazz ou plutôt accompagner par écrit l’un de ses dessins, me fait alors rejoidre une adolescence heureuse, celle où je découvrais en même temps que Céline, Cavanna, Coltrane et Cabu. C’est à peu près comme si, écrivant en 1905 un roman se déroulant dans le monde des danseuses, les illustrations du livre étaient faites par Degas. »

Cette scène est d’une puissance incroyable, le batteur reste seul à jouer pour les dieux et les diables, se sentant assez fort pour leur tenir la dragée haute. La violence de l’orage est aléatoire, non maitrisée et arythmique alors que la science d’Elvin Jones est totalement maîtrisée et polyrythmique. Les deux ont une puissance et un imprévisibilité hors du commun.

Philippe Lançon avait amené à Charlie hebdo « Blue Note » un gros livre sur le jazz contenant en page 164 une photo d’Elvin Jones en train d’enregister un album de Wayne Shorter, afin de montrer cette photo à Cabu. Nous sommes dans les minutes qui précèdent le déchaînement de violence du 7 janvier 2015.

Il écrit : « La photo d’Elvin Jones date de 1964 et s’étale sur les pages 152-153. C’est un gros plan. Il allume une cigarette de la main droite, énorme et fine à la fois, qui tient les deux baguettes en croix. Il porte une élégante chemise à carreaux fins, légèrement ouverte. Les manches ne sont pas relevées. Les yeux clos, il tire sur la cigarette. La moitié du visage, puissant et anguleux, est prise dans le triangle supérieur dessiné par les deux baguettes ».

J’ai reherché sur internet, mais n’arrive pas à trouver avec certitude la référence du livre, ni la photo concernée.  Et je me sens très frustré. L’un(e) d’entre vous aurait-il les références de ce livre ? La photo concernée ?

écoute conseillée : a love supreme (John Coltrane, saxophone ténor et chant; McCoy Tyner : piano; Jimmy Garrison : contrebasse; Elvin Jones : batterie)