Apnée

Apnée

Elle joue sadiquement avec moi quand j’aimerais qu’elle soit mienne sans condition. J’aimerais lui dire « vient maintenant » et elle viendrait manger dans ma main, me susurrer de longues histoires au creux de l’oreille, que ça me mettrait la chair de poule. Que je n’aurais qu’à me transformer en une juteuse éponge avec un stylo à l’autre bout. Une antenne, je serais une antenne, un pylône, un immense entonnoir qui capterait tout. J’aurais le pouvoir de discipliner les ondes. Le chef des ondes, avec baguette et pouvoir magique, j’avalerais tout et après une courte mais fructueuse digestion, je recracherais de belles histoires, bien écrites. Ça ferait un beau langage dont je serais fier, pas trop lisse pour qu’on le remarque, juste assez rock pour être moderne, un truc qui coule librement mais avec des morceaux dedans, et aussi des aspérités, du croquant et du croustillant. Aux fautes d’orthographe près dont je vanterais le relief qui contourne le sinistre lissé d’une perfection tant honnie.

Comme on aime personnifier des trucs qui ne le méritent pas ! Des trucs qui n’existent pas, des trucs pour les gogos. Non, le talent n’est pas donné. Nul besoin de l’attendre en regardant le ciel avec un air béat d’espoir. Le talent ça n’existe pas. Il ne descendra pas sur ta tronche. Ou s’il existe, il faut l’appeler autrement. Un talent, si généreusement donné à de trop rares uns et dont on priverait avec jouissance, ou pire avec commisération, ou même sans affectation, les si nombreux autres, n’aurait rien de respectable. Je préfère imaginer le fruit d’une longue introspection. En fait je n’ai pas envie de lui conférer une provenance quasi divine, moi qui ne considère Dieu, pourtant ici par moi pourvu d’une majuscule, que comme une invention. Une parfois belle histoire, mais inventée par ce crétin d’Homme.

Lorsqu’elle ne joue pas à cache-cache pendant des semaines, voire des mois, elle est à mes côtés chaque jour. Elle habille familièrement journées et nuits, assidûment. Sa présence devient normale, acquise. Je crois l’avoir domptée. Dompter l’indomptable ! Faut être bien con et bien naïf, bien niaille comme disait une amie du sud, pour gober ça. Se croire au-dessus de sa condition. Evidemment, lorsqu’elle se barre sans laisser le moindre mot sur la table ou coincé sous un magnet sur le frigo, la moindre explication, ni le quart de la moindre idée qui permettrait de retrouver l’ombre de sa trace, ni la moindre bise venue, on se trouve bien dépourvu.

Il faut viser ses propres tréfonds, ses noirceurs, ses faiblesses, ses lâchetés et ses faits d’armes pour avoir une chance de la recroiser. Se présenter au bord de son propre gouffre, façon apnéiste des profondeurs avec pince sur le nez et longues palmes à faire défaillir une grenouille de compétition. Va marcher toi avec de telles palmes ! Une fois au bord, envisager le fond, sa noirceur, sa puanteur et son hostilité. Malgré la peur, calmer le rythme de son coeur, laisser le cerveau produire ses soubresauts puis lentement les éteindre. Visualiser la plongée, ses étapes, le déclencheur qui nous fera remonter. Sans lui, la remontée ne se ferait pas et nous serions perdus. Une fois le pouls au plus bas, prendre une grande bouffée d’air, remplir ses poumons à les faire péter, puis reprendre encore de l’air, et encore. Pousser un élan de fou vers le haut et, une fois à l’apogée de son saut, basculer à 180 degrés, les palmes dessinant la plus belle des courbes, et plonger au plus loin, au plus obscur, au plus sale de soi-même.

Ce serait la méthode pour la recroiser.

Ou pas. Si elle est indomptable. Pffff, alors quoi ? Faudrait-il se résigner à attendre ? À surtout ne pas la chercher ? Serait-elle si coquine qu’elle n’apparaitrait qu’une fois notre désir, notre souhait, notre espoir totalement annihilé, définitivement vaincu. Faut-il avoir baissé les bras pour que cela lui laisse la place d’atterrir, lui fasse comme un berceau, un endroit chaud et douillet propice à son installation et sa nidification. Devrais-je pactiser avec la LPO (*) pour apprendre comment préparer le meilleur des nids, le cinq étoiles des cocons ?

Me voilà encore à espérer maitriser le process. C’est sans issue. Agir quitte à la faire fuir ou attendre sans espoir, le dilemme sans solution. C’est infernal. Quelle salope ! Comment faire montre d’une telle exigence ! Mais pour qui se prend-elle à me torturer ainsi ? Il est quatre heures quarante cinq, la campagne alentour est d’un calme absolu, même la chouette se tait, et me voilà à gamberger en rond. Je pratique la pêche à pied nocturne, je patauge dans les flaques mais à part des giclées d’eau souillé et glacé sur les jambes, je ne ramasse rien, c’est pas mon destin…

Je pourrais peut-être dormir, hein !! Tu me laisserais dormir si tu avais du coeur. Non, ce serait encore trop de générosité de ta part. Tu préfères me titiller, me laisser les gobilles ouvertes, les quinquets effarés, dans le silence et la solitude de la nuit…

Finalement, je vais me mettre au tricot, au moins il sortira quelque chose de moi…

(*) LPO : Ligue de Protrection des Oiseaux

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