Lettre de candidature pour le jury du livre Inter

Je lis. Je lis chaque jour depuis que j’ai appris à le faire. Je lis parce que j’aime ça, parce que je ne sais pas faire autrement. Je lis parce que si je ne le faisais pas je me sentirais amputé d’une partie de moi, celle que je ne connais pas encore. J’ai peur de lire pour pallier une imagination trop pauvre. Ne plus lire serait le signe du dernier abandon face à la vie, qui me ferait ouvrir les bras à la mort. Et ça, c’est hors de question. On verra plus tard.

Le livre a un pouvoir étrange, sans ambition il nous fait passer un moment, généreux il nous donne de la connaissance, sociable il nous intéresse voire nous passionne, révolutionnaire il nous change fondamentalement. Il faut lire de tout, ne pas se restreindre à un style. Connaissances et inventions sont si vastes qu’il serait bien regrettable d’en ignorer une partie, même inconsciemment. Ce serait, pardonnez-moi cette image, comme ne manger que des pâtes au beurre quand ajouter quelques légumes croquants ouvre d’autres sensations. Ne pas se laisser enfermer, faire l’effort d’aller chercher un polar après une biographie, suivi d’un roman, d’un essai philosophique ou d’une bande dessinée.

Qu’importe le flacon pourvu que l’on ait l’ivresse ! Alfred de Musset avait raison avant nous.

Lire un Nabokov nous plonge dans les ravissements du style, l’homme utilisant à perfection le mot précis, un peu la même sensation qu’une improvisation avec de vieux compagnons de route, chacun écoutant et entendant autant chacune des parties que l’ensemble ainsi composé. L’harmonie des âmes tendues vers la beauté partagée ! Avec Nabokov, je suis émerveillé de la limpidité des sentiments et sensations, similaire à celle de l’eau-vive. Chaque mot est d’une totale justesse, sans ambiguïté, le lecteur comprenant exactement l’intention de l’auteur.

Lire un bon polar nous emmènera vers des intrigues et des personnages dont on ne perçoit la profondeur qu’une fois immergé, piégé dans l’intrigue, décidé à débusquer les bonnes pistes, se faire embobiner par et chasser les fausses, imaginer les possibles, être séduit à tort par un personnage trop sympathique ou par la lumière portée trop ostensiblement sur une impasse, douter de celui qui ne l’est pas assez, se prendre un râteau et jouir de cette surprise.

Une biographie, voire même une autobiographie nous donne accès aux clés de nos héros. Pour ma part, il s’agira de musiciens, de navigateurs, de personnages historiques, avec un attrait immodéré pour la période où les vikings sont venus chez nous, aux portes de l’Île de France. Lorsqu’il s’agit de biographies de musiciens, lire en musique permet de parfaire l’immersion en alignant nos oreilles et nos yeux. Je ne conseille pas de tenter l’expérience en bateau, enfin cela dépendra de la mer, de la capacité de votre oreille interne à supporter une houle plus ou moins formée, de la disponibilité requise par les manœuvres et de la sensation de bien-être infini engendrée à naviguer par temps clair. Si la mer est formée, vous ne prendrez pas votre livre de toute façon… ou alors les poissons vous en sauront vite gré !

Il y a des livres exécrables. Des livres qu’il faut savoir attendre. C’est le cas pour moi de « à la recherche du temps perdu » de Marcel Proust. Plusieurs fois, je l’ai commencé, mais sans jamais dépasser la page 29, à chaque fois triste fossoyeur de mon ambition… A moins que, comme me le disait un ami écrivain, « Proust écrit très bien, mais ce qu’il raconte m’emmerde !! ». Je ne désespère pas d’y retourner car il me faudra définitivement me prononcer et choisir entre « c’est moi qui ne suis pas prêt et ne le serai jamais » ou « c’est lui qui…. ».

D’autres sont si mal écrits… C’est heureusement rare, mais cette exception transforme la lecture en calvaire. Ainsi une biographie sur Maria Callas me promettait de tout savoir d’elle. La première moitié m’a appris son enfance, ses années d’étude en Grèce et les débuts à New York. Mais à quel prix !! Était-ce le texte original, le traducteur ou les deux (je penche pour la dernière possibilité, un terrible combo !), j’eus à supporter un tel ramassis de redites, desservi par une écriture minimaliste sans caractère ni style que mon envie d’en savoir plus sur La Callas a été reportée. J’ai stoppé à la moitié, frustré et en colère. J’étais resté sur ma faim… Aucun pardon possible !

J’aime les auteurs qui épaississent leurs personnages pour ouvrir dans chacun d’eux des mondes entiers, des souffrances, des histoires, des bonheurs, des attentes, des qualités et des défauts. J’aime les auteurs qui donnent du corps à leurs créatures, comme j’aime un vin ou un whisky construit et complexe. Ne pas percevoir des univers derrière des personnages, c’est si décevant, comme un aplat versus un tableau de Soulages, ou vivre en 2D dans un monde en 3D. Parfois on se surprend même à éprouver de l’amitié envers un personnage, et là l’auteur a gagné !

Il y eu de glorieuses époques où ma table de nuit supportait plusieurs lectures simultanées. Lire plusieurs ouvrages en parallèle propose à notre addiction une variété d’univers à s’injecter en fonction de son état et de ses envies. Je reconnais y avoir trouvé une forme de snobisme mais surtout l’obligation de choisir chaque soir quelle serait mon compagnon. Maintenant sevré, je suis devenu l’homme d’un seul livre à fois, comme d’ailleurs d’une seule femme, d’une seule guitare. Reprochez-moi avec raison le rétrécissement de mon univers, mais c’est, et vous le savez bien, tellement plus confortable.

L’âge venant, le temps à courir se ratatine quand le fond des choses devient important. On se surprend à écarter les sujets stériles, chronophages ou gaspilleur d’une énergie victime d’une tendance à la contraction plus qu’à l’expansion. Si en plus on est tracassé par une maladie, de préférence grave et que l’on a la chance d’être dans un moment « victorieux », l’appétit de se concentrer sur les choses importantes est encore plus vif.

C’est là que parfois nos rêves et nos ancêtres nous poussent à prendre la plume. Les miens sont venus visiter mes nuits et m’ont projeté une vision très précise, et si forte que Sylvie m’a réveillé pour m’en sortir. J’en suis ressorti très secoué en répétant les mots que je ne voulais surtout pas perdre : « Chevauche tes morts… Étends tes ailes« . Je n’attendais pas ce coup de pouce, un coup de poing pour être plus exact, de la part de mes ancêtres, sans condescendance ou mépris de leur part, mais il me fut bénéfique pour commencer à écrire, ce que je fais maintenant de plus en plus régulièrement.

Petit à petit, on travaille la forme. On peaufine, on cisèle, on rature, on écarte. Si la vision long terme du temps se réduit, celle du temps immédiat se densifie. Il ne coûte rien de s’absorber dans l’écriture, le seul risque est de vivre plus intensément et d’en sortir plus riche, et encore plus avide de chercher ces mondes enfouis en nous. Comme pour la musique, fidèle et exigeante compagne depuis toujours, plus on avance, plus la route à parcourir devient longue. Et l’on sait que cette route est nôtre lorsque ce paradoxe ne nous contraint pas, mais nous rassure.

Auditeur de France Inter depuis toujours, s’il m’est arrivé de tenter de vous échapper, non pour fuir, mais pour suivre des amis ou pour vérifier si l’herbe n’était pas plus verte sur d’autres fréquences, et bien sachez-le, aucune de ces tentatives ne fut heureuse. Je vous suis donc revenu, non pas la queue entre les jambes, comme le chien de la ferme d’à-côté, battu pour avoir trop couru après les poules, mais comme celui qui revient chez lui par bonheur, pour retrouver la chaleur et la douceur du foyer.

Chaque année, le prix du livre Inter revient. Chaque année, je me dis qu’un jour je tenterai de faire partie de son jury. Pendant mes prenantes et riches années d’activité, le temps libre me fut compté. Aujourd’hui, l’aventure m’interpelle comme un challenge… plutôt comme plusieurs challenges… lire des livres par d’autres choisis, rédiger des notes, en parler, débattre, rencontrer Riad Sattouf dont j’ai adoré « L’Arabe du futur » offert par Sylvie pour Noël et lui dire le sentiment généré par ses interventions télévisuelles ou radiophoniques toujours empreintes d’un faux détachement coloré d’humour et de sourire. J’ai d’ailleurs une question pour lui…

Je m’attends plus à une sortie en mer un jour où ça bastonne plus qu’à une balade un jour de pétole et devrai me bousculer pour consacrer du temps à la lecture et à la rédaction des notes, mais quelle belle aventure !!

Et bien là, comme vous me voyez, je me sens prêt, fin prêt comme l’on disait dans mon village de l’ouest Lyonnais, à quelques Beaujolaises encablures de chez Monsieur Pivot, dont j’apprécie le souriant esprit.

Vous ai-je dit que j’ai un autre rapport avec les livres ? Mon épouse dont vous avez lu le prénom plus haut, exerce le merveilleux métier de relieur (j’ignore tout d’une éventuellement féminisation du nom de ce métier : Relieuse ? cela reste souvent une machine à relier, mais pourrait être utilisé pour notre cas. Relieure ? pourquoi pas mais ce n’est pas très joli ! … Le plus souvent on utilise Relieur) et de restauratrice de livres anciens. Si vous souhaitez utiliser ses services ou vous informer, contacter l’Atelier de Blanche.

Dernier point, aucune liseuse, aucune application ne remplacera jamais le fait d’avoir un livre dans les mains. Nous en aimons même les inconforts, un livre trop épais qui ne s’ouvre pas assez et oblige à regarder le texte en coin pour éviter d’en blesser la reliure, un format trop grand qui déroute nos mains, l’autre trop petit avec des polices de caractères minuscules challengeant nos lunettes, une police un peu baveuse fruit d’une mauvaise impression… mais malgré ces inconforts, je les préférerai toujours à la perfection d’une liseuse.

En résumé, je suis cerné, je me rends, l’addiction au livre a fait de moi son Pinocchio !! Ou plutôt son petit mannequin en bois articulé, définitivement empalé sur son montant métallique, que l’on trouve dans les vitrines des magasins vendant des articles d’art. Ce petit mannequin, utilisé par les étudiants en art, que j’ai encore failli acheter hier. La lecture me met définitivement dans tous mes états.

Pour finir, chère lectrice ou cher lecteur, j’ai bien cherché quel serait mon meilleur argument, celui qui propulserait ma candidature au pinacle et lui éviterait l’outrage d’une bête chute dans une poubelle, fusse-t-elle de France Inter, l’ultime argument pour que ma candidature soit retenue ? C’est simple, je ne peux rien dire de mieux que  » j’en crève d’envie ! ».

Livrement vôtre,
Régis Vignon


Tél : 0630881604
Email : regis.vignon@free.fr
Blog personnel : www.mauxetcris.com

P.S. : cette lettre intègre une contrainte par moi fixée. J’ai demandé à quelques personnes qui me suivent de me donner un mot que je m’engageais à utiliser, sans savoir comment. Les mots étaient : Lumière, Amitié, Musique, Pardon, Eau vive, Condescendance ou Mépris. J’ai décidé de les placer dans cette missive. Immense merci à eux, plus exactement à elles, pour leur participation.

Phobie et amalgame

Derrière le suffixe phobie se cache une forêt de sens dont certains posent question. Notre langue française est souvent qualifiée de précise et d’abstraite. une langue plus adaptée pour le maniement du concept que pour décrire. On pourrait indiquer plus précisément le fond de sa pensée en français que dans une langue plus descriptive comme la langue anglaise. Chaque mot aurait un sens précis, sans que l’on soit obligé de lui coller un adjoint comme une préposition, là où un mot, un verbe de la langue anglaise saura prendre autant de sens différents que de prépositions possibles. Enfin c’est comme cela que l’on a l’habitude d’en parler.

Lorsque je lis un texte de Nabokov, je suis émerveillé de la limpidité des sentiments et sensations. Chaque mot est d’une totale justesse, sans ambiguïté, le lecteur comprenant exactement l’intention de l’auteur. Il a écrit en russe, sa langue natale, en français et en anglais. Je doute que ses relecteurs aient eu beaucoup de travail à effectuer.

Ce qui me tracasse dans notre belle langue, c’est que le mot phobie, qui veut initialement exprimer la peur démesurée et irrationnelle d’un objet ou d’une situation précise, puisse aussi prendre un sens haineux, qui dépasse de beaucoup l’idée initiale. C’est ainsi pour l’homophobie, l’islamophobie, la transphobie…

Notre langue française, étalon de précision quasiment déposée au pavillon de Sèvres, manquerait parfois de cette fameuse précision. Tout assimiler à un même niveau, revient à minorer les haines pour les assimiler à des peurs. Ne devrait-elle pas séparer les notions de peur, de crainte et celles de haine, de discrimination.

Dis autrement, si je me déclarais homophobe (ce que je ne suis en aucun cas !) je serais victime de ma peur des homosexuel(le)s et non coupable de discrimination envers ces personnes. Je pourrais crier ma judéophobie, mon islamophobie ou ma christianophobie (là encore, cela ne s’applique pas à moi !) sans être inquiété alors que je ferais preuve de coupable discrimination.

En ce moment, un tombereau d’immondices se déverse sur nos réseaux. On se lâche sans limite. On traite qui de trucophobe, qui de machinophobe. On enferme des personnes dans des boîtes, on amalgamise, on insulte, bientôt on collera un signe distinctif sur les vêtements. Mes ami(e)s, cela pue et devrait nous inquiéter beaucoup plus.

Étonnamment, j’ai le sentiment que notre langue participe à ce foutoir, cela m’attriste…

Quelques références à ce sujet :

L’Anglais est-il une langue imprécise ? de André Racicot

Léopold Sédar Senghor

La clarté du français, langue intellectuelle s’il en fut, lui [vient] essentiellement de ses abstractions […]. La première preuve de l’abstraction du français est, non pas précisément la pauvreté, mais la richesse tempérée de son vocabulaire, qui est d’environ 93 000 mots en face des 317 000 mots de l’anglais. C’est ainsi que le français est l’une des plus pauvres des langues romanes : Parce qu’issu du latin, qui était pauvre, il a reçu moins d’apports exotiques que ses voisins ibériques. Il est cependant l’une des langues les plus précises qui soient. C’est d’abord que l’abstrait, étant plus pauvre en quantité, est plus intelligible que le concret. C’est aussi que le français, grâce à l’abondance de ces gonds de la pensée que sont les conjonctions de subordination, insiste sur les relations des êtres et des choses plus que sur leurs qualités sensibles. C’est encore que le français est pourvu d’une grande variété de préfixes et de suffixes, qui lui permet de former des familles de mots parfois très étendues, mais surtout que ces affixes, parce que venus pour la plupart du latin ou du grec, sont par là plus intelligibles, même aux non francophones, pourvu qu’ils aient une culture générale.

Culture ou Haine

Ce matin, deux news se télescopent pour célébrer la moche tournure que prend notre monde !

1.Le festival Jazz aux écluses met la clé sous la porte !
2.D’immondes graffitis souillent la mémoire de Simone Veil !

Quel rapport ? A priori aucun, la culture et l’antisémitisme n’ont pas grand chose en commun. L’une nous élève, l’autre nous abaisse. L’une crée de la richesse et de l’intelligence, l’autre crée de la haine et du chaos. L’une transcende notre état d’humain, l’autre la nie.
Pourtant c’est lié.

La culture est attaquée, ici c’est une attaque indirecte, la lassitude des bénévoles s’apparentant au mythe de Sisyphe qui pousse éternellement son rocher jusqu’en haut de la montagne. La culture est attaquée, car abandonnée aux mains des bénévoles, alors que cela devrait être un enjeu national. Un état (cela inclut aussi les collectivités locales) qui veut élever son peuple lui donne accès à la culture, encourage et facilite sa consommation. Il ne doit pas abandonner les bénévoles, mais au contraire les aider et leur faciliter la vie. Les bénévoles sont investis d’une mission qui leur fait accomplir des merveilles, mais toute bonne volonté a ses limites. Le désengagement de l’état et des collectivités locales est pernicieux, car silencieux, mais c’est lui qui fait que la limite des bonnes volontés est dépassée.

L’antisémitisme est le fait de gens qui n’ont pas de culture, si ce n’est celle de la haine, encore qu’il faille me prouver que l’on puisse impunément associer deux mots appartenant à des référentiels disjoints irréconciliables. Quelle dose de connerie, de haine faut-il accumuler pour s’en aller insulter la mémoire d’une personne décédée, qui plus est brillante, ayant apporté beaucoup à notre société, respectée de tous, enfin presque… L’absence de culture crée des victimes de la vie, et certaines de ces victimes peuvent devenir des bourreaux que l’on enverra insulter, maltraiter puis tout aussi bien, au bout du processus, tuer.

Ce matin, je suis doublement triste… je pleure toutes ces belles notes qui ne seront jamais jouées, jamais entendues, jamais partagées, ces moments de bonheur et de partage qu’ont parfois les musiciens sur scène et les auditeurs dans la salle. Et je pleure devant ce désastre humain inexcusable que la bêtise engendre, avec son puant cortège d’inhumanités.

En fait c’est cela, la musique unit les cœurs et transcende des individus unitaires, chacun porteur de ses valeurs et de son histoire, en un ensemble d’humains liés par une culture commune.

La culture sauvera l’humain pour peu qu’on daigne lui en donner le loisir.

Harcèlement !

Il n’a pas dix ans, c’est l’hiver dans sa région de moyenne montagne, il y a de la neige, il fait froid et les élèves font de longues glissades dans la cour de l’école, parallèle au préau (trouve-t-on encore des préaux dans les écoles modernes ?) Une piste est construite sur plusieurs mètres de long, dans le sens de la légère pente, l’école étant à flan de colline. La piste luisante court jusqu’au mur d’enceinte.

C’est la récré, il sort comme les autres élèves de sa classe, un entonnoir d’enfants surexcités par la sonnerie et par le fait de déployer un corps engourdi par l’immobilité des enfants trop sages. Les enfants vont partout dans la cour mais vite, certains se regroupent autour de la piste de glissade. Pendant que l’un prend son élan, les autres sont le long de la piste et crient, vocifèrent, encouragent.

Son tour arrive, il s’élance, glisse comme un fou, mais avant la fin de la glissage est déséquilibré, il ne contrôle plus rien et va s’écraser contre le mur. Moralité, les deux incisives qu’il avait si belles, si blanches, sont explosées, tout comme sa lèvre. Il est défiguré et super vexé.

Ce jour-là, sa maman n’étant pas à la maison, il doit rentrer chez ses grands-parents. Lorsqu’il sonne à la porte et que Bonne-Maman lui ouvre, elle fait une tête horrifiée en voyant la sienne.

Les seules choses dont il se souvient ensuite c’est le passage qu’il a du faire chez le dentiste de la famille qui lui a posé deux jaquettes qu’il gardera jusqu’à ses trente ans. Elles seront remplacées par une solution plus pérenne toujours en place trente cinq ans plus tard grâce à une dentiste de la famille.

Somme toute, un bête accident ! En y repensant, et ce sera éclairé par la suite de l’histoire, il est certain qu’un petit farceur a glissé son pied sur la piste au dernier moment afin de le faire choir.

Quelques années plus tard, une fois passé de l’autre côté côté du bâtiment, dans la cour des grands, il a bien dix ans, les cheveux coupés extrêmement courts peut-être suite à une invasion de poux, il est poussé contre le mur du bâtiment et tous les enfants sont autour de lui et l’invectivent, le traitent de petit moine (rapport à ses cheveux ras) et de nom d’oiseaux dérivés de son nom de famille…

Il se souvient de l’effarement, de l’étonnement ressenti. Il ne se souvient pas d’avoir eu peur physiquement, mais il se souvient d’une solitude extrême, d’une injustice totale. Il se souvient qu’un élève, un seul n’a pas hurlé contre lui et a pris sa défense.

Il en retire une méfiance contre les troupeaux d’humains qui comme le chantait Brassens :

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens.
Dans les noms des partants on n’verra pas le mien. »

Le harcèlement cela peut ressembler à cela, à quelque chose que l’on ne comprend pas, que l’on tait, que l’on ne raconte pas à ses parents, que l’école n’instruit pas, que l’on porte sa vie durant ou presque. Quelque chose avec laquelle on se construit, quelque chose qui empêche d’être totalement serein et décontracté. Et c’est souvent bien pire…

Un rêve récurrent m’a poursuivi des dizaines d’années. J’étais l’accusé au milieu d’un amphithéâtre plein d’autres humains qui me conspuaient, genre scène de la révolution française, avec le même risque d’y perdre ma tête. Les réveils étaient difficiles et peu encourageants, le fait de ne jamais en sortir vainqueur démoralisant au possible, comme une chute sans fin dans l’échec et sans remise de peine possible.

Mes ami(e)s, sachez que, tout comme nos rêves influent sur notre vie, nous pouvons agir sur nos rêves. Donc, à un moment où cette histoire était devenue un boulet trop encombrant et lourd à tirer, je me suis décidé à m’endormir en faisant tourner mon maudit rêve avec une fin heureuse. Cela a marché et dès qu’il a inclut sa fin heureuse, je ne l’ai plus jamais recroisé.

22 mots rares

Un pérégrin pusillanime exhalant des miasmes nidoreux, sans doute dus à l’abus de boissons capiteuses, est attiré par de coruscants et flavescents cailloux. Vive la sérendipité, se dit-il ! Poussé par son irréfragable envie, il avance sa diligente main pour les faire siens lorsque son alcacrité est stoppée par une obséquieuse mais sèche et dirimante objurgation de l’agent, étouffé par une aveugle obduration. « Foin de ta dichotomique attitude, je ne suis pas un quelconque factieux poussé par une infrangible avidité. Pose un regard holistique sur moi l’ami plus que sur ton règlement, ne serait-il pas apocryphe d’ailleurs ? » « Exhaustive tentative de prévarication, manant, je t’embastille. »

Cette mission, que je me suis sadiquement attribuée, est d’assembler en peu de lignes vingt deux morts rares pour enrichir son vocabulaire que j’ai trouvés ici et que je rappelle juste après.

Alacrité – L’alacrité est une disposition à l’allégresse, à la bonne humeur, un état de vigueur et d’entrain. 

Apocryphe – Ce qui est apocryphe, en parlant d’un texte ou d’un autre document, est inauthentique, douteux, attribué à tort à un auteur ou relatant une histoire dont l’authenticité n’a pas été validée par une autorité.

Capiteux – Ce qui est capiteux monte à la tête, enivre facilement, trouble les sens, conduit vers une certaine langueur. 

Coruscant – Ce qui est coruscant (prononcer koruskan) brille intensément, scintille vivement, étincèle, éclate par sa lumière aux yeux de celui qui regarde. 

Dichotomie – Dans son sens le plus courant, la dichotomie est l’état de quelque chose qui est divisé en deux contraires.

Diligent – Diligent est un adjectif. Quelqu’un de diligent effectue une action avec rapidité et efficacité.

Dirimant – Ce qui est dirimant empêche sans aucun recours. Un obstacle dirimant est prohibitif.

Exhalaison – Une exhalaison est une odeur, un gaz, une vapeur, un effluve qui émane d’un corps ou qui se dégage d’un lieu.

Exhaustif – Ce qui est exhaustif épuise les forces, épuise quelque chose, est complet.

Factieux – Un factieux trouble le repos de l’État, s’oppose au pouvoir en menant une action pour le renverser, provoque la révolte, cherche à susciter le désordre.

Flavescent – Ce qui est flavescent est d’une couleur entre jaune et or, une sorte de blond, comme les blés arrivés à maturité.

Holistique – Ce qui est holistique prend en compte une chose dans sa totalité, analyse quelque chose sans le diviser en parties, traite le tout plutôt qu’une section.

Infrangible – Ce qui est infrangible est incassable, indestructible, impérissable et, par extension, solide.

Irréfragable – Ce qui est irréfragable est incontestable, irréfutable, inattaquable. On ne peut contredire ce qui est irréfragable.

Nidoreux – Ce qui est nidoreux a un goût d’œuf pourri ou dégage une odeur d’oeuf pourri, d’œufs couvés, de brûlé (Académie).

Obduration – L’obduration est l’endurcissement intérieur, le fait de dessécher son cœur, de devenir insensible, intraitable, sourd à l’appel du prochain.

Objurgation – Une objurgation est un blâme, un violent reproche, une ardente semonce adressée, par exemple, par un avocat à son auditoire. Au pluriel, des objurgations sont des paroles pressantes, insistantes, pour faire changer d’avis, pour éloigner quelqu’un d’une idée.

Obséquieux – Être obséquieux, c’est être poli à l’excès, marquer trop d’égards, porter trop d’attention, se montrer servile, à tel point que l’on soupçonne l’hypocrisie de cette attitude.

Pérégrin – Un pérégrin est un étranger, un voyageur qui est dans un pays dont il ne vient pas, un nomade, un pèlerin.

Pusillanime – Quelqu’un de pusillanime a l’âme timide, manque de courage, de cœur, de fermeté ; un pusillanime est timoré, irrésolu et assez lâche.

Prévarication – Une prévarication est un manquement aux devoirs d’une fonction ou d’une charge, une infraction, une faute, une transgression grave. On parle surtout de la prévarication d’un fonctionnaire ou d’un élu.

Sérendipité –  La sérendipité est un concept qui désigne la capacité de l’être humain à faire des trouvailles heureuses, sans avoir planifié auparavant sa découverte. La sérendipité, c’est trouver ce que l’on ne cherchait pas. Ce concept permet de parler de l’existence de découvertes non-anticipées.

Schoïnopentaxophiliste

(n.m.) Collectionneur de cordes de pendus. On peut dire également schoïnopentaxophile, ce qui présente une certaine économie de lettres, avec lesquelles il n’est pas possible de composer grand chose, si ce n’est :

IST : Infection Sexuellement Transmissible, acronyme plus moderne et précis que les MST de ma jeunesse. Bon, je passe mon tour, merci… mais aussi bien d’autres choses, comme indiqué dans wikipedia. C’est un aéroport d’Istambul, des fuseaux horaires autant que le verbe être à la troisième personne du présent en allemand. Une chose est sûre, au scrabble, aucun intérêt.

ITS : idem ci-dessus mais en anglais mais aussi un morceau d’ADN, un jeu de balises XML plein d’autres choses. cf. wikipedia. Toujours rien au scrabble.

TIS : Rien de bien bandant. cf. wikipedia. Scrabble ? pas mieux…

TSI : Technologie et sciences industrielles, une voie d’orientation d’études en classe prépa française, Technique et Science Informatiques, une revue scientifique généraliste d’informatique en langue française, une lettre de l’alphabet glagolitique, vieil alphabet slave antérieur à et remplacé par l’alphabet cyrillique. Cet alphabet est superbe : wikipediaPour tout savoir sur le TSI. Scrabble ? forget it…

SIT : Vous avez tous en tête le fait de vous asseoir dans un pays anglophone. Oui, mais pas que… Ça va de l’élevage d’insectes mâles stériles, à une ancienne monnaie de la Slovénie, le Tolar, à ne pas confondre avec le taulard, même si certains peuvent être Slovènes, en passant non par la Lorraine, avec mes sabots, mais par l’heure Internet Anglaise. Wikipedia. Que dalle pour le Scrabble…

STI : encore un aéroport, Dominicain cette fois, un indice de qualité de transmission de la parole (que ne l’utilise-t-on pas plus en ce moment ?) ou le baccalauréat Sciences et Techniques Industrielles. Wikipedia. Scrabble ? je vous l’ai dit, c’est mort…

Finalement, ça ne doit pas courir les rues les schoïnopentaxophilistes, vu que les pendus non plus… Mais le fait qu’il puisse en exister n’est pas pour me déplaire, amateur de bizarreries que je suis, tout en m’inquiétant que certains puissent aller jusqu’à collectionner la corde de pendu !

Depuis l’antiquité, la corde de pendu serait pourvue de pouvoir magique et porterait chance. En tout cas, ce n’est pas au pendu qu’elle porte chance. Vers la fin du moyen-âge, en 1479, un serf a eu un de ses fils pendu pour avoir cueillit un fruit dans le verger du roi Louis XI. La corde utilisée lui fut donnée. Le lendemain elle se serait transformée en corde d’or…

Pour les gourmands, j’ai fait une recherche gogol sur les images associées à
schoïnopentaxophiliste. Voici la première affichée, sachant qu’absolument aucune des photos proposées n’a le moindre rapport avec le sujet.

la limite des moteurs de recherche

Je vole

Bien calé au fond de mon lit, je pose mon livre sur la table de nuit en prenant garde de ne pas faire tomber ce pratique petit réveil de voyage, qui une fois tombé au sol, expulse son micro pied et joue à cache-cache avec les moutons. Le carnet de note est là aussi avec son stylo au cas où. Ce soir, ce n’est pas au cas où… mais plutôt propice à se relaxer via quelques exercices de respiration.

D’abord les pieds. Ils sont lourds, de plus en plus lourds pendant que je maîtrise ma respiration. Ne pas bouger un centimètre carré et remonter doucement, les mollets, les jambes, genoux, pour finir par la tête, alouette, gentille alouette. L’exercice est un apprentissage de la lenteur, toute pensée ou geste brusque pouvant casser l’histoire et obliger à tout recommencer. Après quelques minutes, je me sens léger comme un souffle, apaisé par une respiration lente, profonde qui ne requiert aucun effort. C’est là que je décolle de mon lit, me voit couché, les yeux fermés, avec un léger sourire plein de tranquillité. Après quelques instants, je traverse les plafonds et le toit, admire le ciel entre les nuages peu épais, et me retourne pour voir la rue, laissant l’immensité du ciel dans mon dos.

Il assez assez frais. Rien de gênant, bien au contraire. Je visualise mon amour, bien au chaud chez elle. Je sais la musique qu’elle écoute en ce moment, un livre entre les mains, un livre sur la pub, son domaine de prédilection. Comment moi, fondamentaliste publiphobe, puis-je être en amour avec une fille dingue de ce qui ne représente pour moi qu’une déviance, une pénibilité, une nuisance voulant me forcer à acheter ce dont je n’ai aucun besoin. Je dois d’ailleurs à ces fréquentes injections d’injonctions de ne presque plus regarder la télévision.

Je visualise mon amour et part à fond au-dessus des rues dont je connais chaque maison, chaque retrait, chaque place. Ce qui prendrait plus de trente minutes en voiture est ici parcouru en une respiration, celle de l’amour. Je vole, c’est dingue, incroyable, impossible, mais je vole.

© Régis Vignon 2014