Le voleur de mots

Ses yeux me regardent sans expression, puis ripent vers un ailleurs que personne ne saurait pénétrer. Elle ne sait plus si je suis son fils, qui vient si rarement la voir, ou quelqu’un d’autre qu’elle ne connaîtrait pas. Aucun signe sur son visage toujours lisse, malgré ses 97 années. Elle n’attend plus rien, ni personne et je suis là, tentant de sourire pour qu’elle me reconnaisse. Je suis mal, très mal face à ce désastre.

Maman est quelqu’un avec un fort caractère, qui n’a jamais baissé les bras. Alors sage-femme et infirmière au bloc, elle a quitté son Bordeaux natal pour suivre mon père du côté de Lyon. Beaucoup plus tard, lorsque l’entreprise textile familiale a mis la clé sous la porte à la fin des années 1970, à plus de 55 ans, elle a repris son métier de sage-femme pendant quelques années, sans jamais se plaindre de quoi que ce soit.

Voir cette femme, qui m’a mise au monde il y a 65 ans, m’a élevé, nourri, soigné, aussi démunie me retourne. Elle ne prononce plus aucun mot depuis des années.

Depuis la mort de Papa, il y a plus de 20 ans, elle a vécu seule dans notre grande maison familiale. Elle est tombée plusieurs fois, se cassant le col du fémur puis le poignet, puis encore le poignet. Lors de sa première chute, elle a rampé au sol pendant un temps qui a du lui paraître une éternité pour rejoindre le téléphone et appeler les secours. Jamais elle n’a abordé les difficultés rencontrées, caractéristique des générations qui taisait ses souffrances.

Ma sœur et moi n’habitions pas assez près pour venir souvent et faire travailler les circuits neuronaux du langage.

Le voleur de mots se repaît de ce genre de situation, avec avidité il capture des mots et laisse sa victime en désarroi lorsque le mot qu’elle voulait prononcer, car celui qui soulignait son idée, se dérobe, laissant un effrayant trou béant.

Ou alors, quand il est farceur, taquin, ou juste un gros enfoiré, il délivre un autre mot, et la victime de dire « non, c’est pas ça ! », de faire un autre essai…. Et les auditeurs de tenter de proposer le mot qui leur semble adapté.

Avec le temps, le voleur arrive à voler deux mots sur trois, l’auditeur parvient à trouver les mots « cachés » mais c’est plus long.

La bataille est perdue s’il fauche trois mots sur trois. C’est ce que vit Maman depuis bien deux ans maintenant, une vie sans communication.

Lorsque vous vous retrouverez dans cette situation où le mot vous échappe, vous saurez que le voleur de mots est encore en vie, qu’il sévit toujours et a faim de ces beaux mots volés à des êtres  désemparés. Je le hais. Je le hais pour ce qu’il a fait à Maman, et je le hais pour ses tentatives vis à vis de moi. Un jour je le …

Social Network Cleaner

Un métier 2.0 que celui-là, 2.0 et totalement obscur. Suite à l’invasion des réseaux sociaux dans le cerveau des humains, un pourcentage non négligeable de ces derniers ont perdu tellement de neurones que la fédération mondiale pour la survie humaine s’est trouvée dans l’obligation d’intervenir.

Face aux vagues d’informations et de désinformations, l’humain, désarmé et sans capacité d’analyse, est devenu la proie et la main armée de manipulateurs sans vergogne, marionnettes d’autres pays, de politiciens à mèches jaune, buveurs de vodka ou mangeurs de nids d’hirondelles.

La fédération a créée une équipe de SNC (Social Network Cleaners) dont la mission première a été de créer du big data à partir des réseaux sociaux, de créer des algorithmes pour identifier les sources originelles des désinformations, pour les faire disparaître ainsi que les instances propagées. Certains SNC pouvaient devenir Human Source Cleaner, ce qui leur conférait de facto le droit d’empêcher l’humain source de désinformation de nuire à nouveau, quelque soit le moyen utilisé.

La fédération mondiale pour la survie humaine a toujours farouchement niée l’existence des SNC.

Une autre équipe aurait été chargée de recharger le cerveau des humains consommateurs de réseaux sociaux en neurones neufs et totalement fonctionnels. Devant le peu de résultat, cette équipe a rapidement été dissoute. Et dissoute, c’est pas cherte.

Le brilleur

Mieux vaut éclairer que briller, parait-il. Si la vie nous donne parfois le loisir de croiser un éclaireur, surtout si l’on a été embrigadé dans un mouvement scout, je mets par contre quiconque au défi d’avoir déjà croisé un brilleur. Le dictionnaire lui-même vous parlera de bailleur ou de briller, mais pas l’ombre de la queue du moindre brilleur.

Pourtant, mais c’est l’apanage du métier invisible, le brilleur existe. Attention, ne le cherchez pas du côté de Meaux ou de Melun, il n’intervient pas dans le processus de fabrication du célèbre et délicieux fromage.

Savez-vous pourquoi il n’est pas aisé à voir notre brilleur ? Simplement parce qu’il brille par son absence…