Chevauche tes morts… Étends tes ailes

Il y a deux nuits, un rêve / cauchemar récurrent a pris une tournure telle que Sylvie a préféré me réveiller. J’en suis sorti avec ces deux injonctions « chevauche tes morts » et « étend tes ailes », que j’ai veillé à ne pas perdre en descendant l’escalier.

Chevauche tes morts… Étends tes ailes

Elle règne au fond des cases, puissante et obscène
Et décide sans partage du sort des indigènes
Les envoie ici ou là selon sa seule fantaisie
Vers la belle vie ou déguster l’ambroisie

La nuit blanche éclaire les touches
Et toi tu dors au fond de ta couche
Innocent bonne proie des ombres
Dans ta tête elles sont en nombre

Chevauche tes morts
Crient les anciens qui t’adorent
Sans délai active ton zèle
Et largement étend tes ailes

Tu ne peux pas l’attaquer, ni de biais ni de face
Par un de ses tours de magie elle s’efface
Se transforme en un gros monstre ailé
Ou te fait boire un verre de poison mêlé

Seul un long gémissement la précède
Elle voudrait que sans se battre on lui cède
Sa vilaine réputation fait sa puissance
Dans un monde où ne survit que médisance

Chevauche tes morts
Crient les anciens qui t’adorent
Sans délai active ton zèle
Et largement étend tes ailes

Réduit à faire le minimum, à trembler de peur
Tu te ratatines sur toi et les battements de ton cœur
Capable de ne rien écrire, de ne plus dire
Franchement les choses sans médire

Pendant cette nuit de cauchemar, j’ai entendu
Du fond des temps hurler à mes oreilles tendues
Mes anciens de plusieurs générations
« Chevauche tes morts » crié sans modération

Chevauche tes morts
Crient les anciens qui t’adorent
Sans délai active ton zèle
Et largement étend tes ailes

Assis sur mes ancêtres, ardents étalons
Prendre soin de ne pas claquer des talons
J’ai la force de combattre, quelle croisière,
Et de vaincre la méchante sorcière

Le regard bienveillant des anciens m’amuse
Cette nuit d’horreur a réveillé ma muse
« Étend tes ailes » le message est clair
Produire sans attendre la foudre ou l’éclair

Moratoire

Après neuf mois de traitement, je devais rencontrer mon équipe hospitalière de choc, le professeur Lebret, chef du service Urologie, et la docteure (!) Bach, anesthésiste et oncologue.

Cette équipe est simplement fabuleuse, qui me fera défendre notre système de santé malgré toutes ses imperfections. Contrairement à d’autres spécialistes qu’il faut attendre longtemps pour un entretien bâclé, abscons et inhumain, ces deux organisent leur rendez-vous de manière à ce que le patient attende peu et que le rendez-vous se passe au mieux sans faire ressentir au patient la pression du temps dont ils disposent si peu.

Je m’étais préparé à entendre trois possibilités. La médiane m’a été annoncée. La tumeur n’augmente pas mais il faut continuer le traitement. Comme prévu dans mon scénario, je demande s’il est possible de mettre en place un moratoire afin de reprendre des forces. Je me sens faible, minable comme on dit dans le midi avec cet accent que j’aime tant.

Me voilà dehors avec ordre de mettre en place un régime hyper proteiné pour lutter contre l’immuno dépression qui s’est installée et de faire de l’exercice.

Cela fait une semaine et demie que j’ai arrêté le traitement et les médicaments sensés contrecarrer les effets secondaires. La première semaine a été peu simple, surtout mentalement où je me suis retrouvé dans un état quasi dépressif, polarisé sur l’inexorable fin de ma vie et l’absurdité, l’inutilité de se débattre pour la prolonger.

Et d’un coup, je prends conscience que le mot moratoire est un mot-valise. Il commence par la mort, habituellement positionnée à la fin de la vie alors que ce mot n’est ni début ni fin mais bien une pause. De plus, on y trouve cette terrible injonction « mort à toi ». Terrible mot !

Aujourd’hui je me sens mieux et me délecte de ce moratoire même si je ne dors que quatre heures par nuit et si mon système digestif doit encore reprendre son fonctionnement normal. Quelques maux de tête me tracassent, mais rien de bien pénible.

Le tourneur de pages

Une page se tourne. On dira « c’est heureux, une page qui ne se tournerait pas ressemblerait plus à une couverture ! ». J’entends « Une couverture à l’approche de l’hiver c’est pas plus bête qu’un tube de crème solaire à l’entrée de l’été… ». Et puis aussi « …encore que statistiquement la couverture serait sans doute plus rentabilisée que la crème solaire vu les étés que l’on….. »… pardon je m’égare !

Ce matin, le dernier, l’ultime salaire que je toucherai de ma vie s’est posé sans bruit sur mon compte en banque.

Mais que s’est-il donc passé pendant ces quelques dizaines d’années entre ma vie d’étudiant et maintenant ? C’était donc cela cette fameuse carrière professionnelle, passée comme un éclair ? Comme un livre, une fois lu, nous laisse des souvenirs parcellaires, des impressions, parfois des précisions ou des phrases très claires, ma carrière professionnelle est enfermée dans un livre dont je serai à jamais le seul lecteur. En voici un très court résumé.

Quelle chance j’ai eue ! Peu de chômage ! Six mois en une fois, qui m’ont permis de goûter à l’inconfort de la situation une fois les premières semaines passées. Après des années à bosser comme un dingue, ne rien faire avait vraiment été jouissif. Mais au bout de quelques courtes semaines, lorsque les premiers retours négatifs aux envois de CV arrivent à entamer l’optimisme, ce n’est plus pareil ! Je souhaite à toutes celles et ceux qui sont dans cette situation, une sortie de crise la plus rapide possible.

La chance ne s’est pas arrêtée là ! Je mets de côté les quelques périodes, peut-être en tout deux ou trois ans, où J’ai maudit et haï mon activité autant que le courage qui me manquait pour tout plaquer. Pour tout le reste, je me suis éclaté à monter et gérer des projets, des activités avec l’aide de personnes super pro, pointues et engagées. Oui quelle chance !

Qu’en reste-t-il ?  Quelques fiertés d’avoir créé de belles applications, d’avoir monté et géré des services. Oui certainement. C’est rassurant d’avoir su répondre à l’attente des chefs et entreprises pour qui j’ai œuvré. Ils le savent : je n’ai pas ménagé ma peine. Mais ils savent aussi que je n’en tire aucune gloire puisque je suis fait comme cela. Nous (mes collègues et moi) avons facilité la vie des uns ou des autres, amélioré des processus.

Mais tout ou presque a déjà été remplacé par des applications et services plus modernes, plus pertinents, plus rentables, plus dans le sens de l’histoire…

Je garde des souvenirs de l’époque ancienne où je me déplaçais énormément que je résumerais en quelques points marquants :

1.la chambre d’hôtel minable de Charleville-Mézières où je broyais du noir, alors que dehors il faisait froid, qui suivait le triste repas pas trop bon dans un restau plutôt nase après une très longue journée de travail,

2.le nombre de fois où l’avion ou le train me lâchait à 22h30 ou 23h00 dans un Paris vivant,

3.avant cela, quelques années dans le sud, du côté d’Avignon, ou je bougeais beaucoup en voiture. Il fallait partir très tôt le matin, assumer les deux ou trois heures de routes pour attaquer une longue journée de travail, qui pouvait se terminer par la même route que le matin, retour tardif dans mon logement vide,

4.les deux fois où pendant ces transports, la mort m’a snobé malgré une conduite débridée et quasi criminelle… Une fois c’était des graviers sur la neige qui m’ont évité un plongeon de 300 mètres, l’autre le hasard chanceux du dérapage en zig’zag qui m’a écarté du gros camion dans lequel j’ai failli m’encastrer. Depuis je suis très sage au volant…

5.des contacts humains merveilleux dans presque toutes les grandes villes françaises et aussi dans d’autres plus petites… à cette époque, le sauvage maladivement timide s’est transformé en homme de contact,

6.un week-end de 3 jours et nuits à travailler avec les seuls repas pour pause afin d’ éviter un procès à la société qui m’employait,

7.une situation où mon patron de l’époque, homme sans scrupule (à titre d’exemple, nous mangions dix au restaurant, chacun payait sa part et monsieur se faisait faire une note de frais de l’ensemble ; près de trente ans après, je n’ai toujours pas digéré) et moi avons failli en venir aux mains. En une année d’exercice il avait pompé tout le résultat en notes de frais (je me souviens encore du montant : près de 50.000 Euros.)

Plus récemment, pendant les 26 ans où j’ai travaillé pour Servier, j’eus l’occasion d’aller dans quelques villes françaises Orléans, Bolbec, Suresnes ainsi qu’à Madrid, Wexham (GB) ou Berlin.

J’y ai monté et managé deux équipes de supports, l’une à mes débuts pour assister les Visiteurs Médicaux dans l’utilisation de l’informatique, en particulier l’application de gestion de la visite médicale réalisée par mon équipe et moi avant, l’autre en reprenant le support Groupe pour le passer en 24/7 et en bilingue français/anglais. Ces deux expériences ont créé des liens indéfectibles avec mes collègues, ainsi qu’avec certains de nos utilisateurs.

Entre deux, j’ai dirigé pour le côté Utilisateurs, l’implémentation du premier outil gestion des services informatiques non développé en interne. Un gros travail d’équipe avec mes amis internes et prestataires.

Globalement, à ce jour, de ces dizaines d’années il ne subsisterait rien ! A ceci près que tout cela a été fait avec des personnes au top, des collègues dont la plupart sont devenus des amis, les temps forts d’étude, d’échange, de construction et même les difficultés rencontrées et outrepassées ensemble ayant tissé un lien et une confiance indéfectibles les un(e)s dans les autres.

Au fond de moi ce que je retire est immatériel, sans valeur marchande, mais vaut tout l’or du monde ! Pour cela, ça valait vraiment le coup !! Mes ami(e)s de travail, je vous aime et vous souhaite beaucoup de bonheur et de réussite !

Le 1er octobre 2017 sera mon premier jour de retraite. Je vais disposer d’un temps inconnu mais forcément limité pour compléter le livre avant la quatrième de couverture…